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Réflexions libres d’un citoyen français : Éthique, philosophie et politique

Ce que la Guerre en Iran va vraiment coûter à la France

Par Abel PERROT, le

Vidéo publiée le 11 avril 2026 par Praxis, le média d’action citoyenne fondé par François Boulo, avec pour invité(e) Jacques Sapir.

L’essentiel

  • Pour l’économiste Jacques Sapir, la guerre en Iran provoque une crise de pénurie mondiale bien plus large qu’un choc pétrolier : énergie, engrais, hélium, aluminium, transport maritime.
  • Parce que des installations industrielles sont détruites, la crise durera au moins un à deux ans, même si le détroit d’Ormuz rouvre.
  • Pour la France : inflation de 4 à 7 %, recul du PIB de 0,5 à 1,5 point, perte de pouvoir d’achat, tourisme menacé.
  • Selon lui, aucune réindustrialisation n’est possible dans l’euro, surévalué de 25 à 30 % pour la France ; il plaide pour un retour au franc déprécié et des négociations énergétiques rapides, y compris avec la Russie.

L’invité

Jacques Sapir est économiste, directeur d’études à l’EHESS et enseignant à l’École de guerre économique, spécialiste des questions monétaires, de la mondialisation et du protectionnisme. Il est notamment l’auteur de La Démondialisation et de La Fin de l’ordre occidental. L’entretien est enregistré à quelques heures d’un ultimatum de Donald Trump menaçant de détruire les centrales électriques iraniennes.

Une crise de pénurie, pas seulement un choc pétrolier

Le détroit d’Ormuz n’est pas fermé mais filtré par les Gardiens de la révolution : passent les navires des pays « amis » et ceux qui paient en yuans ; un porte-conteneurs d’une compagnie française a été autorisé après un vote de la France à l’ONU aux côtés de la Russie et de la Chine. Au plus fort, environ 3 000 navires étaient bloqués dans le golfe, dont seulement 40 à 50 % de pétroliers et méthaniers ; les autres sont des porte-conteneurs, qui manquent désormais au commerce mondial.

Surtout, des deux côtés, les raffineries et installations gazières sont détruites : les États-Unis frappent l’Iran, qui réplique sur le Qatar, Bahreïn, le Koweït ou les Émirats. Or l’économie actuelle dépend bien plus de la pétrochimie qu’en 1973 ou 1979 :

  • les engrais : ils sont aujourd’hui presque tous issus du gaz (ammoniac, puis urée) ;
  • l’hélium : le Qatar en produisait environ un tiers de l’offre mondiale, indispensable aux puces électroniques et aux batteries ;
  • l’aluminium : grâce à une énergie bon marché, la région en produisait 24 % du total mondial.

Les chaînes de production à flux tendus, sans stocks tampons, répercutent immédiatement ces pénuries ; les prix de l’électronique ont déjà augmenté d’environ 10 %. Reconstruire les installations prendra au moins un an et demi à deux ans, davantage pour le gaz.

Les effets en cascade

Énergie et transports. L’Italie manque déjà de kérosène. La France, qui a peu de raffineries, produit surtout du kérosène et de l’essence et risque une pénurie de gazole. Le billet d’avion pourrait augmenter de 40 %, ce qui menace les quelque 100 millions de visiteurs annuels du tourisme français.

Alimentation. La crise des engrais touchera d’abord l’Asie : Inde, Pakistan, Sri Lanka, Bangladesh, puis Malaisie et Indonésie (qui a du pétrole mais pas les raffineries). Elle gagnera l’Amérique du Nord, où les agriculteurs se reportent du maïs vers le soja, moins gourmand en engrais mais qui ne remplit pas les mêmes usages, puis l’Europe. Jacques Sapir rappelle, avec l’économiste Amartya Sen, que les grandes famines sont surtout des famines de prix. En France, pas de pénurie à attendre, mais des prix alimentaires qui pourraient monter de 20 %, au détriment des autres achats.

Croissance et budget. Sapir anticipe un pic d’inflation de 4 % au moins, possiblement 6 à 7 %, et une contraction du PIB de 0,5 à 1,5 point, alors que la croissance prévue était de 1 % : stagnation ou récession. Paradoxalement, l’inflation gonfle les recettes de l’État ; mais si la récession s’aggrave, avec la baisse du tourisme notamment, et si l’État vient au secours des entreprises et des ménages en année préélectorale, le déficit, déjà prévu à 4,9 %, se creusera, alors que la France est sous procédure européenne pour déficit excessif. Selon lui, les règles budgétaires européennes finiront de toute façon « au panier ».

La logique de la guerre

Pourquoi Washington a-t-il ouvert ce front, au risque de renforcer la Russie, grande productrice d’énergie, d’engrais et d’hélium ? Selon Jacques Sapir, l’administration Trump a cru à une guerre d’une ou deux semaines, par mépris de l’adversaire et sur la foi des succès israéliens contre la direction du Hezbollah. Les militaires américains n’y croyaient pas : une simulation de 2007 avait vu l’équipe jouant l’Iran couler deux porte-avions, et l’état-major avait annulé l’exercice, comme il l’avait fait en 1937 pour une simulation d’attaque japonaise sur Pearl Harbor.

Faute d’avoir prévu une guerre longue, les États-Unis manquent de munitions : 2 400 missiles Patriot tirés en un mois pour 650 produits par an, des stocks de missiles de croisière tombés à 400 ou 500. La Chine bloque en outre l’accès aux terres rares raffinées. L’Iran répond par une « escalade horizontale », en multipliant les fronts pour disperser l’adversaire, tandis que l’escalade « verticale » pose à terme la question de l’arme nucléaire : des armes de pénétration américaines contre les « cités de missiles » enfouies sous des montagnes, avec des retombées radioactives imprévisibles.

La France, déjà fragilisée

La crise frappe un pays désindustrialisé, au chômage structurel et lourdement endetté. Pour Jacques Sapir, l’euro en est une cause majeure : selon les calculs du FMI sur les coûts de production, un « franc virtuel » serait surévalué de 25 à 30 % par rapport à un « mark virtuel ». La France, qui produit surtout du milieu de gamme, vend donc ses produits trop cher. Pour rétablir l’équilibre, il faudrait déprécier le franc d’environ 30 %, donc sortir de l’euro.

Réindustrialiser exige selon lui trois conditions : de l’énergie (relancer le nucléaire, avec des effets dans trois à dix ans) ; relancer les industries délocalisées, par un franc fortement déprécié et en écartant les normes européennes jugées bureaucratiques ; sécuriser l’accès aux matières premières, en renégociant avec les pays africains et avec la Chine pour les terres rares. Cela suppose du protectionnisme. Possible avec l’Union européenne en théorie, si elle devenait un simple cadre de coordination entre États, la Commission étant réduite à un rôle technique, mais improbable. Emmanuel Macron avait promis un « cadre protecteur européen » en échange des réformes attendues par l’Allemagne : les réformes ont été faites, le cadre n’est jamais venu.

Sortir de l’euro en pleine inflation ?

Une sortie de l’euro provoquerait un choc d’inflation d’environ deux ans, plus fort que les 5 % estimés dans son étude de 2013, la France ayant perdu dix ans et des industries. Mais la moitié de la consommation porte sur des produits intérieurs, ce qui atténue l’effet sur les prix, et la dépréciation ramènerait des activités : un sous-traitant automobile comme Valeo aurait intérêt à produire en France plutôt qu’en Allemagne. Pour que l’inflation serve la production et non la rente, il propose de rétablir des conférences sur les prix et les salaires, comme dans les années 1960-1970, et d’accorder des prêts bonifiés, refinancés par la Banque de France, aux entreprises qui redistribuent leurs gains aux salariés. L’inflation est un mécanisme de transfert de valeur ; l’enjeu est de la faire passer de la rente vers le secteur productif. Il cite la Russie, qui produit désormais elle-même environ 40 % de ce qu’elle importait.

À court terme, il juge sensée la proposition du Premier ministre belge d’ouvrir des négociations énergétiques avec la Russie, à condition d’agir dans les trois à six mois, avant que la demande asiatique ne sature les capacités d’exportation russes. Sa conclusion : un choc d’une telle ampleur permet de se défaire d’institutions anciennes, comme l’euro, et d’en créer de nouvelles pour réindustrialiser.

Ce résumé rend compte de la thèse défendue par la vidéo ; il ne vaut pas approbation. Praxis assume une ligne engagée : son propos est à confronter à d’autres sources.

Source : Ce que la Guerre en Iran va vraiment coûter à la France, praxismedia.fr, consulté le 20 octobre 2026, également publiée sur YouTube.

Sources