Le retour au franc
Conférence donnée à Bordeaux le 15 mars 2017 par Vincent Brousseau, ancien économiste à la Banque centrale européenne, responsable de l’UPR pour les questions monétaires. Vidéo publiée sur upr.fr le 9 avril 2017 par l’Union populaire républicaine (UPR), le parti fondé en 2007 par François Asselineau, qui fait de la sortie de la France de l’Union européenne — le « Frexit » — le cœur de son programme.
L’essentiel
- Vincent Brousseau, ancien économiste de la BCE où il a travaillé une quinzaine d’années, présente le volet monétaire du programme de l’UPR. Il propose de quitter l’euro pour une monnaie nationale et rien d’autre, comme la Suisse ou le Royaume-Uni, et non une « monnaie commune » ou un retour au SME.
- Selon lui, la construction européenne suit une impulsion américaine, comme le montreraient les interventions de Washington pour sauver l’euro en 2011-2015 et pour empêcher le Brexit en 2016.
- Elle progresse par la méthode Monnet, ou méthode du cliquet. Chaque transfert de souveraineté est présenté comme exigeant le suivant : l’union monétaire, puis l’union budgétaire, puis l’union politique.
- Il réfute les arguments « tétanisants » contre la sortie, en particulier celui de la dette qui augmenterait : une dette de droit français serait automatiquement convertie en francs.
- Son argument central est technique. L’euro accumule des dettes entre banques centrales nationales, les soldes Target2 et les billets. La sortie d’un gros débiteur comme l’Italie ferait subir à la BCE une perte que la Banque de France ne pourrait pas absorber. Il faudrait donc que la France soit sortie avant.
Le programme : une monnaie nationale, et c’est tout
La conférence a lieu à Bordeaux, devant environ 150 personnes, dans l’élan de l’obtention des 500 parrainages par François Asselineau en 2017. Vincent Brousseau résume le programme de l’UPR en une phrase : recouvrer la souveraineté nationale dans son intégralité. Cela implique de quitter l’OTAN, l’Union européenne et l’euro.
Il insiste sur ce qui distingue l’UPR de partis présentés comme anti-euro. Il ne s’agit pas de renégocier les traités, ni de remplacer la « monnaie unique » par une « monnaie commune », formule qu’il attribue à Marine Le Pen, à Jean-Luc Mélenchon, à Jean-Pierre Chevènement ou à Jacques Sapir et qu’il juge « nébuleuse ». Il ne s’agit pas non plus de revenir au serpent ou au système monétaire européen, à l’écu ou à des bandes de fluctuation. Il s’agit seulement d’avoir une monnaie nationale, comme la Suisse, le Royaume-Uni, les États-Unis, le Japon, la Chine ou le Canada. « La situation normale sur cette planète est une nation, une monnaie nationale, et c’est tout. »
Il ajoute que la sortie est une urgence. L’euro serait en voie de désagrégation, quel que soit le résultat des élections françaises, avec la contestation en Italie et aux Pays-Bas et le risque d’exclusion de la Grèce.
Une construction d’impulsion américaine
L’UPR soutient que la construction européenne procède d’une impulsion du gouvernement américain. Vincent Brousseau répond au journaliste de TF1 qui avait présenté cette idée comme ridicule face à François Asselineau. Il fait entendre une conférence de presse du général de Gaulle : une Europe intégrée n’aurait plus de politique propre et se mettrait « à la suite de quelqu’un du dehors ». Il y aurait peut-être un fédérateur, « mais il ne serait pas européen ».
Il cite ensuite des épisodes récents, puisés dans des médias que TF1 ne pourrait qualifier de complotistes :
- septembre 2011 : selon La Tribune, le secrétaire au Trésor Timothy Geithner s’invite à un Ecofin à Wrocław pour sommer les Européens de cesser leurs « propos inconsidérés » sur un démantèlement de l’euro ;
- juillet 2012 : selon Der Spiegel, Timothy Geithner se rend chez Wolfgang Schäuble, en vacances à Sylt, pour lui reprocher d’en faire trop peu contre la crise. Dans ses mémoires de 2014, il révèle que Wolfgang Schäuble voulait alors sortir la Grèce de l’euro pour effrayer les autres pays. Vincent Brousseau en conclut que l’« irréversibilité » de l’euro était un mensonge ;
- 2015 : selon le Wall Street Journal, Jacob Lew, successeur de Timothy Geithner, exige une résolution rapide du dossier grec, puis un compromis sur la dette grecque ;
- 2016 : John Kerry, puis Barack Obama, interviennent dans le débat sur le Brexit pour appeler les Britanniques à rester dans l’Union.
Il pose la question : à quel titre un pays extérieur à la zone euro et à l’Union donne-t-il des ordres ? Et si l’Europe servait à « faire le poids » contre les États-Unis, pourquoi Washington dépenserait-il tant d’énergie pour la sauver ? Imaginerait-on Vladimir Poutine dicter leur vote aux Britanniques sans provoquer de scandale ?
La méthode du cliquet
L’Europe se construit selon la méthode Monnet, dite aussi des petits pas ou du cliquet. On obtient une concession A, définitivement acquise. On explique ensuite que A ne fonctionne pas sans une concession B, plus grande, puis que B exige C, et ainsi de suite. La méthode est constante, donc prévisible.
Vincent Brousseau en veut pour preuve ses propres prévisions. Le 6 juin 2015, dans une conférence mise en ligne, il annonçait que l’étape suivante serait l’union budgétaire, au motif que l’union monétaire ne peut fonctionner sans elle. Le 27 août 2015, Benoît Cœuré, membre français du directoire de la BCE, écrivait sur le site officiel de la banque :
On ne peut pas prôner l’Europe de la solidarité et croire que la politique économique d’un État membre de la zone euro est l’affaire de son seul Parlement.
Le 31 août 2015, Emmanuel Macron, alors ministre, déclarait à la Süddeutsche Zeitung que le statu quo conduirait l’union monétaire à « l’autodestruction ». Vincent Brousseau juge les propos de Benoît Cœuré contraires à la loi, puisqu’ils contestent les prérogatives du Parlement. Il y voit la confirmation qu’il suffit de comprendre le mécanisme pour prédire la suite : « aucun pouvoir mystérieux, juste de l’information et de la raison ». Selon lui, le programme d’Emmanuel Macron vise à transférer la souveraineté militaire puis à réaliser l’union politique.
Les promesses et le « mur de la réalité »
Il rappelle les promesses des années 1990, qu’il appelle des « perles » :
- Valéry Giscard d’Estaing (1992) : une croissance plus forte et un emploi amélioré ;
- Jacques Attali : une « très forte croissance » grâce au grand espace et à la monnaie unique ;
- Jacques Chirac (2000) : « plus de croissance, plus d’emplois, plus de pouvoir d’achat » ;
- Michel Sapin : plus de croissance, plus d’emplois et « plus de solidarité » ;
- Michel Rocard : moins de chômeurs, plus de sécurité, plus de démocratie ;
- Pierre Bérégovoy : l’union monétaire, « voie royale » contre le chômage.
Il leur oppose des graphiques. Les pays de l’Union hors de l’euro auraient connu plus de croissance que ceux de la zone euro. Celle-ci aurait le chômage le plus élevé face aux États-Unis, au Royaume-Uni et au Japon. Quant à l’argument de la crise, elle frappe tout le monde.
Les arguments « tétanisants »
Vincent Brousseau classe les arguments européistes par degrés.
- L’argument d’autorité : « nous n’avons pas le droit de dire non » (Nicolas Sarkozy, 2005) ; « il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens » (Jean-Claude Juncker).
- L’argument d’état d’urgence, qui disqualifie l’adversaire avant qu’il réponde. Il prend quatre formes : la diabolisation (nazi, raciste, antisémite…), l’accusation d’être un fauteur de guerre, la prophétie apocalyptique (Donald Tusk annonçant une troisième guerre mondiale en cas de Brexit) et l’accusation d’incompétence, aujourd’hui de complotisme.
- Le « projet peur », rodé pendant la campagne du Brexit, qui accumule les prophéties.
Il en démonte les thèmes récurrents.
- Les subventions européennes sont payées avec l’argent des Français, et la France en perd au passage puisqu’elle est contributrice nette.
- Les importations inabordables : la Suisse et le Royaume-Uni importent bien du pétrole sans avoir l’euro.
- Les crédits et contrats privés ont déjà été convertis du franc à l’euro en 1999, sans catastrophe.
- La dette qui augmenterait : c’est « la plus belle ». Fin 2013, il travaillait à la BCE sur les procédures de sortie, au carrefour des juristes, comptables et économistes. La position de la BCE est que la dette émise en droit domestique est automatiquement relibellée dans la nouvelle monnaie, ce qui est le cas de la dette française, contrairement à la dette grecque. Il accuse Alain Juppé ou Pierre Moscovici, qui ne peuvent l’ignorer, de mentir sciemment.
Ce qu’est la monnaie aujourd’hui
Pour montrer la faille de l’euro, Vincent Brousseau explique la monnaie. Jusqu’en 1914, la monnaie était un poids de métal précieux. Les pièces nationales n’étaient que des subdivisions de l’or, donc une sorte de monnaie unique de fait. Entre 1914 et les années 1970, ce système a été abandonné, non par un plan concerté, mais par nécessité : le PIB mondial a été multiplié par 40, pas le stock d’or.
Aujourd’hui, partout dans le monde, la monnaie centrale est une reconnaissance de dette à vue de la banque centrale, à laquelle la loi confère un pouvoir libératoire : nul ne peut la refuser en paiement. Elle prend deux formes, les billets, papier et anonymes, et les comptes des banques commerciales et du Trésor à la banque centrale, électroniques et nominatifs. Cette monnaie n’est gagée sur rien, ni or, ni blé, ni usines. Elle n’est pas pour autant créée ex nihilo, puisqu’elle est prêtée contre une créance ou émise contre un actif. Le franc suisse et le dollar zimbabwéen sont construits de la même façon. Leur valeur dépend de ce qu’on peut acheter dans le pays.
La circularité, clé de la faille
Vincent Brousseau prend un exemple. S’il signe un papier « je promets de payer au porteur, à vue, 50 livres » et que le porteur vient réclamer son dû, il ne peut le « rembourser » en lui rendant le même papier : ce serait une escroquerie. La circularité est inacceptable. Il existe un seul cas où elle est acceptée et même obligatoire : quand le signataire est la banque centrale émettrice, dont la reconnaissance de dette a cours légal. Un billet de la Banque d’Angleterre porte encore la mention I promise to pay the bearer on demand, et l’ancien dollar This note is legal tender for all debts public and private.
Dans la zone euro, les choses diffèrent. Il y a plusieurs banques centrales nationales, chacune émettrice dans sa juridiction, et des billets communs. Cette construction, voulue par l’Allemagne alors que la France souhaitait un schéma plus simple selon lui, engendre des dettes et créances entre banques centrales. Entre elles, la circularité redevient inacceptable.
Il souligne aussi une « porte de sortie cachée ». Les euros sont déjà de plusieurs natures, puisqu’ils sont des créances sur la Banque de France, la Bundesbank ou la Banque du Portugal. Les futurs francs, lires ou pesetas existent donc déjà dans les comptes : il suffit de « découper suivant le pointillé ». Seuls les billets font exception.
Target2 : la dette du livre en Bretagne
Il explique les soldes Target2 par une anecdote. En vacances dans un port breton, il ne peut pas payer un livre de 22,50 euros, et un ami paie pour lui. Il doit donc 22,50 euros à son ami. De même, quand M. Verdi, client d’une banque milanaise, envoie 100 000 euros à M. Schmidt, client de la Commerzbank à Francfort, la Banque d’Italie n’a pas de compte à la Bundesbank. Celle-ci paie donc pour elle, et la Banque d’Italie lui doit 100 000 euros.
On croyait que ces soldes resteraient limités et se compenseraient. Ils se sont au contraire creusés. Selon le conférencier, la Bundesbank détient début 2017 environ 814 milliards d’euros de créances, face aux dettes de l’Italie et de l’Espagne notamment, ce qui nourrit la colère allemande. Elle a l’impression d’être « roulée », sa signature, bâtie par des décennies de rigueur, ayant été offerte à tous. La tension entre la Bundesbank et la BCE est allée jusqu’à un procès, où Vincent Brousseau dit avoir corédigé la plaidoirie de la BCE. L’euroscepticisme gagne les milieux économiques allemands, néerlandais et finlandais.
Billets et Target2 sont indissociables. Envoyer 100 000 euros par virement ou les transporter en billets d’une banque centrale à l’autre revient au même. Leur somme forme ce qu’il appelle la prime de sortie, la somme qu’une banque centrale doit régler en quittant l’euro. La BCE ne l’avait jamais reconnue, jusqu’à une lettre de Mario Draghi à des eurodéputés italiens en janvier 2017 :
Si un pays devait quitter l’Eurosystème, les créances ou les engagements de sa banque centrale nationale envers la BCE devraient être réglés en totalité.
Le scénario italien et l’intérêt de sortir avant
Pour l’Italie, la prime de sortie atteindrait environ 500 milliards d’euros, dont 150 milliards de billets et 350 milliards de Target2. Or, en sortant de l’euro, la Banque d’Italie perd le pouvoir d’en créer. Elle ne pourrait jamais payer une telle somme, et des poursuites n’y changeraient rien. La BCE constaterait une perte, répartie entre ses actionnaires : la Banque de France devrait en assumer environ un quart, soit 125 milliards d’euros, qu’elle ne pourrait pas trouver. D’où la conclusion : la France doit être sortie avant l’Italie.
La France, elle, serait en bonne position.
- Son solde Target2, environ 40 milliards d’euros, viendrait surtout de ce que les banques françaises placent leur trésorerie à Francfort. Il revient à zéro à chaque clôture semestrielle, par « window dressing ». Il suffirait que la Banque de France leur demande d’arrêter, et elles obéiraient.
- Ses billets, environ 100 milliards d’euros, peuvent être retirés. Les Français ne thésaurisent pas leurs billets, contrairement aux Italiens et aux Grecs. Les Italiens ont émis près du double de billets pour une économie plus petite. Au moment de l’échange contre des francs, les euros reviendraient à la Banque de France, et la dette diminuerait d’autant.
Interrogé sur la Grèce, Vincent Brousseau estime que Wolfgang Schäuble souhaite sa sortie, en sachant qu’elle deviendrait un « champ de ruines » qui servirait d’exemple. Il juge la population grecque « à bout ». Sur l’origine du déséquilibre italien, il explique que, hors union monétaire, ces flux auraient simplement fait baisser la lire face au mark, ce qui est arrivé pendant des décennies. Dans l’euro, ils se sont accumulés en dettes pendant quinze ans.
Conclusion : le Frexit comme urgence
Vincent Brousseau conclut que l’on est au bord d’un chaos provoqué par une construction « utopique et mal pensée ». Sortir ne permettra pas d’éviter tous les problèmes, car la France commerce avec ses voisins, mais cela amortira le choc. Le Frexit serait donc à la fois bienvenu, impliqué par le recouvrement de la souveraineté, et surtout une urgence pour éviter « un ennui très grave ». Il répète que seule l’UPR propose une sortie « pure et dure », les autres partis s’en tenant à la renégociation.
Éléments de langage du programme
- « Une nation, une monnaie nationale, et c’est tout » : ni monnaie commune, ni SME, ni écu.
- Le « fédérateur qui ne serait pas européen » (de Gaulle) : les États-Unis au secours de l’euro et contre le Brexit.
- La méthode du cliquet : union monétaire, puis budgétaire, puis politique.
- La dette en droit français serait automatiquement convertie en francs, et l’argument contraire serait un mensonge sciemment proféré.
- Target2 et la « prime de sortie » : 500 milliards pour l’Italie, 125 milliards de perte pour la Banque de France.
- « Il faut être sorti avant l’Italie. »
- Les arguments « tétanisants » : autorité, diabolisation, apocalypse, incompétence, « projet peur ».
Résumé et éléments de langage rapportent les positions de l’UPR telles que le parti les présente ; ils ne valent ni approbation ni vérification. Les thèses avancées, notamment historiques, sont à confronter à d’autres sources.
Source : Le retour au franc, upr.fr, consulté le 20 octobre 2026 ; Le retour au franc, pages programme de l’UPR.
Sources
- Vidéo
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Site web
Le retour au franc (nouvel onglet)
Page de la vidéo sur upr.fr, source de cet article.
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Site web
Le retour au franc (nouvel onglet)
Page programme de l’UPR, source des éléments de langage.