Machiavel – L’art de gouverner
Épisode de la chaîne Le Précepteur, consacrée à la vulgarisation philosophique par Charles Robin, publié le 3 juillet 2020 (24 min). Avec 1,7 million de vues au 20 octobre 2026, c’est l’une des vidéos les plus vues de la chaîne parmi celles qui touchent à la politique.
L’essentiel
- Machiavel, philosophe florentin de la Renaissance et auteur du Prince (1513), est « aussi connu que méconnu ». L’adjectif « machiavélique », qui évoque une intelligence perfide, trahit selon Charles Robin sa pensée.
- Machiavel fonde la philosophie politique moderne sur le réalisme. Il faut gouverner les hommes tels qu’ils sont, égoïstes et menés par leurs passions, et non tels qu’on voudrait qu’ils soient.
- Il rompt ainsi avec Platon et saint Augustin, pour qui la politique devait conduire au bien ou au salut. Chez lui, la fin de la politique est la conquête et surtout la conservation du pouvoir.
- Le gouvernant doit maîtriser les apparences et jouer sur deux leviers, l’amour et la crainte. La crainte est la plus sûre.
- Sa doctrine n’est pas un immoralisme mais un amoralisme : le bien et le mal y sont des moyens, jugés à leur efficacité.
- En écrivant un manuel pour les gouvernants, Machiavel aurait aussi donné aux citoyens un manuel pour les comprendre.
Un nom devenu adjectif
Charles Robin part d’un paradoxe. Tout le monde connaît le nom de Machiavel, au point qu’il a donné un adjectif, mais cet adjectif décrit très mal sa doctrine. Est « machiavélique » ce qui témoigne d’une intelligence malicieuse, presque diabolique, au service d’une mauvaise intention. Or on ne trouve pas chez Machiavel l’idée de faire le mal pour le mal. On y trouve celle que le mal peut, dans certains cas, être un instrument de gouvernement.
Le Prince est une sorte de manuel à l’usage des gouvernants. Il porte sur l’art de gouverner, c’est-à-dire, depuis l’Antiquité, l’art d’administrer la vie de la cité. L’auteur ironise sur l’actualité : toute ressemblance avec la politique contemporaine « ne saurait être que fortuite ». Il rappelle en réalité que de nombreux responsables politiques ont fait du Prince leur livre de chevet, et que l’influence de Machiavel sur la politique moderne a été « absolument déterminante ».
Le réalisme : partir de l’homme tel qu’il est
La première idée maîtresse de cette philosophie politique moderne est le réalisme. Il ne s’agit pas du réalisme métaphysique, qui s’oppose à l’idéalisme. Il s’agit du réalisme au sens courant : accepter la réalité telle qu’elle est. On ne doit pas considérer les citoyens comme on voudrait qu’ils soient, ni chercher à les transformer, mais partir de ce qu’ils sont.
Ce réalisme repose sur une anthropologie, c’est-à-dire une conception de la nature humaine. L’homme serait incapable de bien, idée que la vidéo rapproche de Pascal. Il n’agit pas par amour d’autrui mais par amour de soi, par intérêt et par égoïsme. Proposer des modèles de vertu, promouvoir la morale ou la religion ne sert donc à rien. Il faut au contraire s’appuyer sur les vices des hommes pour les gouverner.
Le réalisme s’accompagne d’un pragmatisme : seul compte le résultat, et non les principes ou les valeurs placés en amont de l’action. Puisque le but est de gouverner et de conserver le pouvoir, on accepte de regarder la réalité en face, car c’est elle qui donne les moyens de contrôler le peuple.
Une rupture avec les Anciens et le Moyen Âge
Pour mesurer la nouveauté de cette pensée aux XVe et XVIe siècles, Charles Robin la compare à deux modèles.
- Platon (Ve-IVe siècle av. J.-C.). Dans La République, il décrit la kallipolis, la « belle cité », à la fois fonctionnelle, harmonieuse et accordée à l’idée du bien. D’où les longs développements sur la vertu, la morale et la nature du bien : pour Platon, il est inconcevable de séparer la politique de la morale, puisque la fonction du régime est de guider le peuple vers le bien, voire de l’incarner sur terre.
- Saint Augustin (Ve siècle apr. J.-C.). La Cité de Dieu oppose deux sociétés : l’une fondée sur l’amour de soi, donc sur le vice, l’autre sur l’amour de Dieu. Le but de la société idéale est de sauver les âmes. La vie terrestre n’étant qu’un passage vers la vie éternelle, la politique doit amener les hommes à suivre les commandements divins.
Machiavel opère par rapport à eux une « rupture épistémologique », un changement de paradigme. Le bien n’est plus incontournable. Il devient une option parmi d’autres et ne doit surtout pas être le socle de la décision politique. Fonder l’action sur la tendance supposée des hommes à la vertu serait une entreprise vaine, contraire à la nature humaine et vouée à l’échec.
Le pessimisme anthropologique des modernes
La vidéo replace Machiavel dans la modernité, moment où change la vision de l’homme et qu’on a qualifié de pessimisme anthropologique. On ne peut rien attendre de l’homme, mené par son intérêt, ses pulsions et ses sentiments. Inutile de se voiler la face : on le constate et on s’en sert. Charles Robin parle d’un « opportunisme politique ». Les vices, jadis vus comme un obstacle à la politique, en deviennent la matière, « comme au judo », où l’on retourne la force de l’adversaire à son profit.
Thomas Hobbes, au XVIIe siècle, suivra la même méthode dans le Léviathan. Il part d’une analyse de la nature humaine : des égoïstes jaloux et possessifs, prêts à s’entretuer pour prendre au voisin ce qu’il possède. Il conclut que seule la peur de la mort pousse les hommes à remettre leur pouvoir à l’État pour qu’il les protège.
Gouverner par les apparences
Pour Machiavel, il ne s’agit pas de dire au peuple ce qu’il doit être ou vouloir, mais de comprendre ce qu’il est et ce qu’il veut réellement. Il faut lui donner ce qu’il veut, ou du moins lui en donner l’impression. Le gouvernant n’est tenu ni de dire la vérité ni d’être juste : il est tenu de garder le pouvoir.
L’être humain réagirait d’abord aux apparences, aux affects et aux sentiments plutôt qu’à la réalité ou à la raison. Machiavel s’intéressait d’ailleurs aux « humeurs », ces fluides corporels censés gouverner le tempérament. Le bon gouvernant est donc un « illusionniste ». Il fait croire au peuple qu’il est juste, qu’il veut son bien et qu’il agit dans son intérêt. Le matériau du gouvernement, c’est l’opinion, largement construite sur des illusions, et c’est sur elle que s’organise la domination. Le reste serait de la « vertu mal placée ».
L’amour et la crainte
Machiavel identifie deux leviers pour se faire obéir, qui correspondent aux grands ressorts du comportement humain.
- La sympathie : aimer le peuple et en être aimé, ou plutôt lui donner l’impression qu’on l’aime pour en être aimé.
- La crainte : être redouté.
Des deux, la crainte est la plus solide, car rien n’est plus puissant en l’homme que la peur de la mort, devant laquelle aucun amour ne tient. Les héros prêts au sacrifice sont des exceptions sur lesquelles on ne peut fonder la cité. Beaucoup de gens feront une chose par amour, mais plus encore la feront par crainte.
Amoralisme et non immoralisme
L’idée centrale est que la politique, chez Machiavel, est indépendante de la morale. Si la morale sert à gouverner, on la choisit. Si c’est l’immoralité qui sert, on choisit l’immoralité. Il n’y a pas de jugement préalable sur le bien et le mal, seulement une question : quel moyen est le plus efficace pour accroître son emprise ? En supprimant toute transcendance et toute échelle de valeurs, on supprime aussi tout obstacle à l’action du gouvernant, sauf celui de l’efficacité.
Il est donc faux, selon Charles Robin, de parler d’immoralisme, c’est-à-dire d’une doctrine qui s’opposerait systématiquement à la morale. Il s’agit d’un amoralisme, une doctrine qui se passe de la morale. Il y voit un « proto-utilitarisme » : comme chez les utilitaristes, on juge une action à ses résultats et non à ses principes, à ceci près que le critère n’est pas la quantité de bonheur produite mais la quantité de pouvoir.
La vidéo lit un passage du Prince (chapitre XVIII) qui l’illustre :
Un prince bien avisé ne doit point accomplir sa promesse lorsque cet accomplissement lui serait nuisible […]. Mais comme ils sont méchants et qu’assurément ils ne vous tiendraient point leur parole, pourquoi devriez-vous tenir la vôtre ? […] Il faut qu’il ait l’esprit assez flexible pour se tourner à toute chose selon que le vent et les accidents de la fortune le commandent ; il faut que, tant qu’il le peut, il ne s’écarte pas de la voie du bien, mais qu’au besoin il sache entrer dans celle du mal.
Charles Robin relève l’art de « simuler et dissimuler », la « nature de renard » qu’il faut savoir déguiser, et le mot « flexible ». Ce terme se veut neutre, à l’image d’une démarche qui se veut axiologiquement neutre. Il signifie en fait savoir fermer les yeux sur ce que la morale réprouve. On y retrouve la conception de la nature humaine : puisque la plupart des hommes ne tiennent pas parole, le prince n’a pas à tenir la sienne.
Ouverture : un manuel pour les citoyens
La vidéo se termine sur des questions. En disqualifiant les valeurs morales et transcendantes, Machiavel n’a-t-il pas opéré un transfert de sacralité, de la morale vers l’État ? La « raison d’État » n’a-t-elle pas devancé la raison morale que Kant formulera au XVIIIe siècle ? Et la raison du pouvoir est-elle compatible avec la raison du peuple ?
Charles Robin y voit aussi un paradoxe fécond. En écrivant un manuel à l’usage des gouvernants, Machiavel a produit du même coup un manuel de compréhension des gouvernants, à la disposition des citoyens. Il aurait ainsi fait, peut-être sans le vouloir, la même chose que La Boétie dans le Discours de la servitude volontaire : donner des outils pour s’émanciper. La vidéo pose enfin une question inspirée de Hegel : les gouvernants tirent-ils leur pouvoir des gouvernés, et existeraient-ils encore sans personne pour leur obéir ?
Notions clés
- Réalisme politique : gouverner les hommes tels qu’ils sont, non tels qu’ils devraient être.
- Pessimisme anthropologique : l’homme mené par l’égoïsme et les passions.
- Pragmatisme : seul compte le résultat, ici la conservation du pouvoir.
- Art des apparences : l’opinion comme matière du gouvernement.
- Amour et crainte : les deux leviers de l’obéissance, la crainte étant la plus sûre.
- Amoralisme : une politique qui se passe de la morale, sans la combattre par principe.
- Raison d’État : transfert du sacré de la morale vers le pouvoir.
Source : Machiavel – L’art de gouverner, le-precepteur.fr, consulté le 20 octobre 2026 ; résumé établi d’après la transcription de l’épisode.
Sources
- Vidéo
-
Site web
Machiavel – L’art de gouverner (nouvel onglet)
Page de l’épisode sur le-precepteur.fr, source de cet article.