Rousseau – L’homme est bon par nature
Épisode de la chaîne Le Précepteur, consacrée à la vulgarisation philosophique par Charles Robin, publié le 11 juillet 2020 (29 min). Avec 675 897 vues au 20 octobre 2026, c’est l’une des vidéos les plus vues de la chaîne parmi celles qui touchent à la politique.
L’essentiel
- Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) est un auteur des Lumières contre les Lumières. Progressiste par son projet politique, fondé sur la volonté du peuple et l’intérêt général, il est conservateur par sa nostalgie de la vertu antique et sa critique du progrès.
- Contre Hobbes, pour qui l’homme naturel est un loup, Rousseau voit dans l’état de nature un état d’innocence et de compassion naturelle. C’est la société qui corrompt l’homme.
- La vidéo s’appuie surtout sur le Discours sur les sciences et les arts (1750). Rousseau y soutient que le progrès des connaissances s’est accompagné d’une dégradation des mœurs.
- Le confort amollit l’homme. Les conventions sociales, comme la politesse, masquent l’hypocrisie. L’amour-propre, né de la comparaison, supplante l’amour de soi.
- Rousseau oblige à se demander de quel progrès on parle, car progrès technique et progrès moral ne vont pas de pair.
Un philosophe atypique
Rousseau réunit, selon Charles Robin, les deux conditions qui font passer un nom à la postérité : une influence considérable, de son vivant déjà, et une œuvre originale. Il est si atypique qu’on hésite à le ranger parmi les Lumières auxquelles il appartient pourtant.
Il critique en effet l’idéologie du progrès et ne partage pas l’optimisme de Voltaire, qui faisait l’éloge de la modernité libérale, de la connaissance, de la civilisation et de la prospérité. Leur conflit, à la fois idéologique et personnel, a été très violent. Une légende veut même que Voltaire ait voulu faire assassiner Rousseau, ce que les sources ne permettent pas d’établir. Il illustre l’opposition entre le progressisme voltairien et le « conservatisme » de Rousseau. Ce dernier n’est pas politique : c’est un attachement à l’idéal antique de courage, de vertu et d’héroïsme. Rousseau reproche à la modernité de favoriser au contraire l’égoïsme, l’hypocrisie et le « règne de la représentation ».
Son anticonformisme éclate dès la préface du Discours sur les sciences et les arts :
Je ne me soucie de plaire ni aux beaux esprits, ni aux gens du monde. Il y aura dans tous les temps des hommes faits pour être subjugués par les opinions de leur siècle.
Sa hantise était d’être un « homme de son temps », et le consensus intellectuel lui paraissait la pire des déchéances. D’où un personnage polémique, mais aussi une autre manière d’être progressiste : sans renier le passé, en se nourrissant des vertus de l’Antiquité.
Le contrat social : Hobbes et Rousseau
Rousseau est un théoricien du contrat social. Le contractualisme part d’un état de nature, sans autorité politique, et explique la naissance de la société par un échange : les hommes confient une part de leur liberté à l’État contre sa protection. Ils ont plus de pouvoir associés que seuls.
Mais Rousseau part d’une nature humaine opposée à celle de Hobbes.
- Pour Hobbes, l’homme est mauvais et égoïste. Sans État, il s’entretue pour déposséder son voisin. La peur de la mort violente l’amène à conclure un pacte. Cette nature justifie un État autoritaire, détenteur du monopole de la violence légitime.
- Pour Rousseau, l’état de nature est l’état de la bonté originelle, de l’innocence et de la compassion naturelle. L’homme n’y est pas bon parce qu’il aurait appris la vertu. Il l’est parce qu’il n’a pas encore été corrompu par la civilisation ni perverti par l’individualisme social.
Le Discours sur les sciences et les arts
La vidéo se concentre sur un texte moins connu, une cinquantaine de pages que Rousseau écrit à 38 ans, en 1750, pour un concours de l’Académie de Dijon. Sa thèse : le progrès des sciences et des arts s’est accompagné d’une dégradation des mœurs. La perte des vertus et de l’innocence naturelle serait liée à l’augmentation des connaissances et du confort qu’elles procurent.
La thèse fait scandale chez des penseurs qui voient dans la connaissance ce qui émancipe l’homme et le fait sortir de l’« état de tutelle », comme le dira Kant. Rousseau écrit :
Tandis que le gouvernement et les lois pourvoient à la sûreté et au bien-être des hommes assemblés, les sciences, les lettres et les arts, moins despotiques et plus puissants peut-être, étendent des guirlandes de fleurs sur les chaînes de fer dont ils sont chargés, étouffent en eux le sentiment de cette liberté originelle pour laquelle ils semblaient être nés, leur font aimer leur esclavage et en forment ce qu’on appelle des peuples policés.
Le confort qui amollit
La connaissance augmente le bien-être, c’est-à-dire le confort. Mais ce confort nous ramollit. Il nous fait perdre la vigueur de l’homme naturel, qui ne peut compter que sur sa force, son courage et sa vertu pour survivre. À l’état de nature, l’homme est obligé d’être courageux et vertueux. Il ne peut se cacher derrière l’hypocrisie sociale, l’intrigue ou la manipulation, et doit assumer le poids du réel sous peine de disparaître. La nature ignore le statut social et la réputation : ce problème n’apparaît qu’une fois celui de la survie résolu.
Pour Rousseau, nous sommes donc tous des « dépravés ». Dans la société de confort, le plus courageux ou le plus vertueux est souvent écrasé, ridiculisé ou marginalisé par ceux qui détiennent le meilleur statut. Rousseau méprise au plus haut point la bourgeoisie, son attachement à l’image et à la position, avantages artificiels créés par des hommes qui, ne pouvant plus se faire respecter par leur exemplarité, recourent aux « armes du faible », la manigance et la manipulation.
Les conventions sociales sont pour lui comme les ombres de la caverne de Platon, des images sans autre valeur que d’être des images. L’homme naturel, lui, affronte les prédateurs et les intempéries. Il est vertueux non par élection divine, mais par ses conditions matérielles d’existence. Sa « nudité », sans connaissance, culture ni technique, est une force : celle de l’homme pur, dépouillé des artifices qui donnent un faux sentiment de supériorité. Rousseau récuse l’ambition cartésienne de nous rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature ». Il y voit une illusion funeste de toute-puissance, qui conduira l’homme à sa perte.
De quel progrès parle-t-on ?
La radicalité de Rousseau a le mérite de reposer la question du progrès. On pense spontanément au progrès matériel, technologique, ou à celui des libertés, très rarement au progrès moral. Or « le progrès en soi ne veut rien dire ». Remplacer le combat physique par des procès, des calomnies et des stratégies, est-ce un progrès ? Pour Rousseau, la réponse est claire : à mesure que l’humanité a progressé dans la connaissance, elle a régressé moralement.
Amour de soi et amour-propre
Rousseau distingue deux sentiments.
- L’amour de soi n’a rien d’égoïste. C’est l’attachement à sa propre vie, l’instinct de conservation. Il produit naturellement de l’empathie et de la compassion. Charles Robin rapproche cette intuition de la découverte des neurones miroirs, qui nous font reconnaître et ressentir la souffrance d’autrui. Nous ne voulons pas naturellement le mal des autres, nous voulons seulement vivre et éviter la souffrance.
- L’amour-propre est l’orgueil, l’ego, le désir d’être au-dessus de l’autre. On ne supporte pas que quelqu’un fasse mieux que nous, parce qu’on y voit une diminution de sa propre valeur. Ce sentiment n’est pas naturel mais culturel. Il naît de la vie en société et de la comparaison permanente, où la ruse remplace la force.
Charles Robin précise, avec les spécialistes, que Rousseau parle moins d’un homme « bon » que d’un homme innocent, c’est-à-dire, étymologiquement, qui ne nuit pas. Attaché à sa conservation, l’homme naturel voit l’autre comme son semblable. Il ne crée pas de conflits par intérêt, n’intrigue pas pour dominer et n’a aucun intérêt à soigner son image ou sa réputation.
La politesse, comédie sociale
On reproche souvent à Rousseau son mépris des conventions. La politesse, apprise dès l’enfance, semble pourtant aller contre l’égoïsme : elle reconnaît l’existence de l’autre et sert d’« amortisseur » dans la vie commune. Sans elle, comme le dira Freud, le libre cours des pulsions rendrait la coexistence impossible.
Pour Rousseau, la politesse n’est qu’un « habillage culturel de l’hypocrisie ». Le sentiment qui devrait la fonder, la bienveillance, n’existe pas spontanément dans l’état social. Elle reste une bienveillance de façade, opportuniste :
Qu’il serait doux de vivre parmi nous si la contenance extérieure était toujours l’image des dispositions du cœur […] ! Mais tant de qualités vont trop rarement de compagnie, et la vertu ne marche guère en si grande pompe.
La vertu n’a pas besoin de s’afficher. Dès qu’elle se met en représentation, elle cesse d’être vertu et devient comédie sociale. On garde la forme de la bonté sans son intention. Plus de connaissance ne fait donc pas plus de vertu. Charles Robin évoque la réponse amère de Rousseau à ceux qui lui reprochaient d’avoir abandonné ses enfants à l’assistance publique : ses accusateurs, selon lui, ne se souciaient pas du bien de ces enfants mais de la représentation.
Rousseau serait en cela visionnaire. Charles Robin cite les réseaux sociaux, devenus moins sociaux que personnels, faits pour renvoyer une image de soi. Il suffit aussi d’observer collègues, voisins ou amis pour voir combien le besoin de paraître meilleur que l’autre anime la vie moderne.
Civilisation et vie sauvage
Rousseau invite enfin à repenser l’opposition entre civilisation et vie sauvage. Le mot « sauvage » a été galvaudé jusqu’à devenir déshumanisant. Il désigne à l’origine ce qui a grandi dans la nature, à l’écart de l’intervention humaine, comme une plante ou un fruit sauvage. Montaigne l’emploie en ce sens à propos des Amérindiens dans Des cannibales.
Une plante sauvage pousse sans tuteur. L’éducation, elle, fait grandir l’homme en le conformant à des codes, des conventions et des usages comme la politesse. Ces codes rendent la vie sociale possible, mais détournent aussi l’homme de sa condition originelle. Ils lui font perdre son authenticité et sa compassion naturelle, et font naître la jalousie, la comparaison, la concurrence et la rivalité. Loin de mettre fin à la guerre de tous contre tous, la civilisation lui donne une forme polie, socialement acceptable et déguisée.
La vidéo se termine sur un passage du Discours :
Plus d’amitiés sincères ; plus d’estime réelle ; plus de confiance fondée. Les soupçons, les ombrages, les craintes, la froideur, la réserve, la haine, la trahison se cacheront sans cesse sous ce voile uniforme et perfide de politesse, sous cette urbanité si vantée que nous devons aux lumières de notre siècle. […] On n’outragera point grossièrement son ennemi, mais on le calomniera avec adresse.
Notions clés
- Lumières contre les Lumières : un progressisme politique allié à une critique du progrès.
- État de nature : innocence et compassion naturelle, à l’opposé de Hobbes.
- Contrat social : l’association qui accroît le pouvoir des hommes.
- Corruption par la civilisation : le progrès des connaissances va de pair avec le déclin des mœurs.
- Amour de soi et amour-propre : l’instinct de conservation face à l’orgueil né de la comparaison.
- Règne de la représentation : la vertu devenue comédie sociale.
- Sauvage : ce qui a grandi sans tuteur, non perverti par l’artifice.
Source : Rousseau – L’homme est bon par nature, le-precepteur.fr, consulté le 20 octobre 2026 ; résumé établi d’après la transcription de l’épisode.
Sources
- Vidéo
-
Site web
Rousseau – L’homme est bon par nature (nouvel onglet)
Page de l’épisode sur le-precepteur.fr, source de cet article.