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Le Tract

Réflexions libres d’un citoyen français : Éthique, philosophie et politique

Simone Weil – Pourquoi il faut supprimer les partis politiques

Par Abel PERROT, le

Épisode de la chaîne Le Précepteur, consacrée à la vulgarisation philosophique par Charles Robin, publié le 17 septembre 2021 (35 min). Avec 620 232 vues au 20 octobre 2026, c’est l’une des vidéos les plus vues de la chaîne parmi celles qui touchent à la politique.

L’essentiel

  • La philosophe Simone Weil (1909-1943), à ne pas confondre avec la femme politique Simone Veil, défend la suppression des partis politiques dans sa Note sur la suppression générale des partis politiques. Écrite en 1943, la note a été publiée en 1950.
  • Selon elle, les partis portent en eux le germe du totalitarisme, alors qu’on les présente comme des remparts contre lui.
  • Le problème tient au système des partis lui-même, et non à tel ou tel parti. Il découle des deux traits qui les définissent : l’homogénéité des idées et la recherche du pouvoir.
  • La ligne du parti étouffe la pensée individuelle et place le militant devant un dilemme : trahir le parti ou se trahir lui-même. La logique de croissance fait du parti sa propre fin, au détriment du bien.
  • Pour Weil, disciple de Platon, le bien est la vérité et la justice. Le pouvoir n’est qu’un moyen. Les partis, « machines à fabriquer de la passion collective », s’adressent aux passions qui divisent, non à la raison qui unit.

Une vie d’engagement

Charles Robin rappelle le parcours de Simone Weil, née à Paris dans une famille juive d’origine alsacienne et morte à 34 ans. Professeure de philosophie à 22 ans, elle s’engage dans l’action syndicale et reverse une partie de son salaire à la caisse de solidarité des mineurs. Elle participe aux grèves de 1936, rejoint la même année le front espagnol, puis la Résistance et la France libre. Sa vie est marquée par l’abnégation et l’engagement auprès des plus démunis. Elle se tourne vers le christianisme à l’âge adulte, sans recevoir le baptême. Elle y voit « la religion des esclaves », la seule où elle puisse se reconnaître.

Ses influences sont variées : Descartes, pour l’attachement à la raison ; Platon, « père de la mystique européenne » ; Marx, pour l’analyse sociale et l’idée que la philosophie doit transformer le monde et pas seulement l’expliquer. Sa critique des partis est celle d’une militante révoltée par l’injustice et engagée dans sa pratique quotidienne.

Ce qu’est un parti

Selon la définition commune, un parti politique est une organisation qui rassemble des personnes partageant les mêmes idées, dans le but d’accéder au pouvoir ou d’influencer celui qui l’exerce. Deux éléments en ressortent, sur lesquels Simone Weil bâtit sa critique.

  1. L’homogénéité des idées. On adhère à un parti, ou l’on vote pour lui, parce qu’on en partage globalement les opinions et les valeurs. Un militant écologiste ne prend pas sa carte dans un parti productiviste.
  2. La recherche du pouvoir. Un parti ne veut pas seulement exister ou témoigner, il veut peser. Un parti qui ne pèse plus rien est condamné à disparaître.

Pour Weil, il n’y a pas à distinguer entre les partis. Quelles que soient leurs idées, le but reste le même : les porter au pouvoir. Entre une boutique de robes en satin et une boutique de saucissons, la finalité est la même, « le reste est de la décoration », résume Charles Robin.

La ligne du parti contre la pensée

L’homogénéité des idées rend impossible le pluralisme au sein du parti. On peut adhérer à la plupart de ses idées et en contester d’autres. Mais exprimer un désaccord, c’est risquer d’affaiblir le parti et de le diviser. Il faut faire bloc et laisser ses objections au vestiaire. Le vocabulaire le montre : on parle de dissidence quand un membre s’écarte de la ligne, c’est-à-dire de désobéissance à l’autorité, puis de scission ou de clans quand un groupe le fait.

Adhérer à un parti, c’est donc renoncer à exercer sa raison critique. Weil relève combien il est problématique de dire « en tant que socialiste, je pense que » : on adhère alors à une idée non parce qu’on la juge vraie, mais parce qu’elle appartient au corpus de son camp. C’est la condition de la pensée mécanique, c’est-à-dire de la non-pensée. On sacrifie la vérité au consensus et l’on fait passer l’intérêt du groupe avant elle.

Un désaccord pourrait pourtant améliorer la ligne, dans un mouvement de dépassement par la critique, à la manière de Hegel. Mais dans un parti, il est perçu comme une déloyauté. La pensée du parti pèse sur celle de ses membres. Charles Robin y voit ce que Durkheim appelait la pensée collective, qui écrase la pensée individuelle. On n’attend pas du militant qu’il exprime des idées, mais qu’il soutienne celles du parti.

Le dilemme du militant

Le militant en désaccord doit choisir entre fidélité au parti et fidélité à sa pensée. S’il suit sa pensée, il trahit le parti. S’il la renie, il se trahit lui-même. La trahison est donc « consubstantielle » à l’appartenance à un parti. Weil écrit :

Si un homme, membre d’un parti, est absolument résolu à n’être fidèle en toutes ses pensées qu’à la lumière intérieure exclusivement et à rien d’autre, il ne peut pas faire connaître cette résolution à son parti. Il est alors vis-à-vis de lui en état de mensonge. […] Si je m’apprête à dire, au nom de mon parti, des choses que j’estime contraires à la vérité et à la justice, vais-je l’indiquer dans un avertissement préalable ? Si je ne le fais pas, je mens. De ces trois formes de mensonge, au parti, au public, à soi-même, la première est de loin la moins mauvaise. Mais si l’appartenance à un parti contraint toujours, en tout cas, au mensonge, l’existence des partis est absolument, inconditionnellement un mal.

Un esprit libre dans un parti serait, selon l’image de Charles Robin, comme un improvisateur dans une pièce de Racine. C’est normal, puisqu’un parti n’est pas un club de réflexion : il cherche à faire avancer ses idées, non à les remettre en cause, car le doute ouvre une faille à l’adversaire et brouille la ligne. Charles Robin rappelle l’expérience de Milgram : une autorité dont les représentants se contredisent s’effondre. Pour créer de l’adhésion, le parti doit faire taire les voix discordantes, même quand elles ont raison. Les idées s’imposent alors non parce qu’elles sont vraies, mais parce que la force est de leur côté.

La croissance illimitée

Le second problème est la recherche du pouvoir. Pour y accéder, le parti doit gagner en force, donc grossir. D’où cette formule de Weil : le but d’un parti est sa propre croissance, sans aucune limite. Il n’a jamais trop d’adhérents ni d’électeurs. Même au pouvoir, il doit encore affronter l’opposition et les contraintes internationales, tout ce qui n’est pas lui et le menace.

Cette logique entraîne un renversement de la relation entre fin et moyen. Le parti n’est plus un moyen d’instaurer le bien commun : il devient lui-même le bien, sa propre fin. Tout ce qui favorise sa croissance devient alors bon, y compris le mensonge. Si dire la vérité fait perdre 5 % des voix, la dire revient à trahir le parti. Le but d’un parti n’est pas d’avoir raison, mais de convaincre qu’il a raison. Le pouvoir se construit sur la croyance et la passion, non sur la vérité.

Le bien, c’est la vérité et la justice

Au début de sa note, Weil pose la question : les partis sont-ils un bien ou un mal ? Encore faut-il définir le bien. Sa réponse est que le bien, c’est la vérité et la justice, et seulement en second lieu l’utilité publique.

Charles Robin y reconnaît Platon. Pour lui, la plus haute des essences est le Bien, qui se décline en trois formes : la vérité dans le domaine de la pensée, la justice dans celui de la morale et la beauté dans celui des sens. Elles correspondent aux trois parties de l’âme, rationnelle, morale et sensible. Notre langage en garde la trace : la solution d’un problème est « vraie », « juste » ou « bonne », et un bon comédien joue « juste », ce qui sonne « vrai ».

Dans cette perspective, l’efficacité et le pouvoir ne font pas partie du bien. Ce sont des moyens, à condition de ne pas oublier le bien en chemin. C’est précisément ce que font les partis. Le parti pris de Weil est celui de la morale des principes, à la manière de Kant, contre la morale utilitariste des résultats. Les résultats comptent, mais les principes valent davantage. C’est aussi celui de Socrate contre les sophistes, pour qui le pouvoir importait plus que la vérité. Entre les deux, il y a un différend métaphysique. D’où la phrase célèbre de Weil :

Les partis sont des organismes publiquement, officiellement constitués de manière à tuer dans les âmes le sens de la vérité et de la justice.

La volonté générale contre les passions

La critique de Weil s’inspire aussi de Rousseau. Pour lui, une démocratie doit être gouvernée par la volonté générale. Celle-ci n’est ni la volonté de la majorité ni la somme des intérêts particuliers, mais la volonté du peuple uni par l’intérêt commun. La démocratie n’est donc pas une notion quantitative. C’est le pouvoir de la raison du peuple.

Or la raison unit, parce qu’elle est universelle : les mathématiques mettent tout le monde d’accord. La passion divise, parce qu’elle a sa source dans l’ego et se heurte aux autres passions. C’est encore une idée platonicienne. D’où, selon Charles Robin, une stratégie de domination : manipuler les passions collectives pour détourner le peuple de ce qui le ferait converger, et ne lui donner la parole que pour les exciter. Un peuple sous l’emprise de la passion collective ne se gouverne pas, et ne peut donc gouverner. Weil va jusqu’à écrire que « nous n’avons jamais rien connu qui ressemble même de loin à une démocratie ».

Les partis sont au cœur de ce schéma. Ils ne s’adressent pas à ce qui unit le peuple, mais à ce qui le divise : un électorat, un segment défini par ses intérêts. Pour séduire les fonctionnaires, un candidat promettra des hausses de salaire ; pour les écologistes, la protection de la planète. Le mot « parti » le dit, puisqu’il désigne une partie. Le carburant d’un parti est la passion collective, celle de ses militants, de ses électeurs et de ses adversaires, qu’il convertit en pouvoir. C’est pourquoi Weil y voit le germe du totalitarisme :

Si une seule passion collective saisit tout un pays, le pays entier est unanime dans le crime. Si deux ou quatre ou cinq ou dix passions collectives le partagent, il est divisé en plusieurs bandes de criminels. […] La lutte les exaspère ; elles se heurtent avec un bruit vraiment infernal, et qui rend impossible d’entendre même une seconde la voix de la justice et de la vérité, toujours presque imperceptible. […] La conclusion, c’est que l’institution des partis semble bien constituer du mal à peu près sans mélange.

Conclusion : la raison qui libère

La passion crée les conflits et les tragédies, la raison crée l’union. Elle est la part de l’esprit qui nous met en contact avec le vrai, le noûs des Grecs, et nous affranchit de nos passions et du poids de notre ego. Pour Charles Robin, c’est peut-être la clé du texte : le pouvoir du peuple suppose la raison du peuple, une convergence au-dessus des intérêts particuliers. Se gouverner, c’est aussi se donner une direction. Il n’est pas facile de la trouver, mais, comme le dit Spinoza, « tout ce qui est précieux est aussi difficile que rare ».

Notions clés

  • Système des partis : la critique vise la nature des partis, pas tel ou tel parti.
  • Homogénéité des idées : la ligne du parti contre la pensée critique.
  • Dilemme du militant : trahir le parti ou se trahir soi-même.
  • Croissance illimitée : le parti devenu sa propre fin.
  • Bien : vérité et justice, d’après Platon, avant l’utilité.
  • Morale des principes : contre la morale des résultats.
  • Volonté générale : la raison du peuple, non la majorité (Rousseau).
  • Passion collective : l’énergie des partis, qui divise et étouffe la vérité.

Source : Simone Weil – Pourquoi il faut supprimer les partis politiques, le-precepteur.fr, consulté le 20 octobre 2026 ; résumé établi d’après la transcription de l’épisode.

Sources