Marx – L’aliénation
Épisode de la chaîne Le Précepteur, consacrée à la vulgarisation philosophique par Charles Robin, publié le 7 septembre 2020 (32 min). Avec 790 321 vues au 20 octobre 2026, c’est l’une des vidéos les plus vues de la chaîne parmi celles qui touchent à la politique.
L’essentiel
- Karl Marx est souvent présenté à tort comme un homme politique. Charles Robin voit d’abord en lui un économiste, auteur d’une critique du capitalisme dont se réclament jusqu’à des libéraux comme Jacques Attali, et surtout un philosophe porteur d’une vision du monde.
- Marx reprend à Hegel l’idée d’un sens de l’histoire et d’un progrès par la contradiction. Il la « renverse » : ce n’est plus l’esprit qui mène la matière, mais la matière, c’est-à-dire les rapports économiques et la lutte des classes, qui mène l’histoire et forme les consciences.
- « Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être, c’est leur être social qui détermine leur conscience. » D’où un déterminisme qui, selon la lecture de Charles Robin, ne laisse guère de place à la liberté.
- L’aliénation est le processus par lequel une conscience étrangère prend le contrôle de la nôtre. L’exploité intériorise la volonté de l’exploiteur, justifie sa situation et joue contre ses propres intérêts.
- Elle passe inaperçue, car elle repose sur le sentiment de normalité. Un pouvoir qui aliène les consciences n’a plus besoin de contraindre les corps.
- La vidéo s’achève sur une « lutte pour la conscience », qui est d’abord une lutte contre soi-même.
L’héritage de Hegel et son renversement
Pour Hegel, l’histoire est le lieu où se déploie la raison universelle. Elle a une direction et ne se déroule pas au hasard. Elle « se déroule » comme un tapis enroulé qui, déplié, montre ce qu’il était déjà. C’est une philosophie idéaliste, où l’esprit organise la matière selon une logique rationnelle.
Marx conserve l’idée d’un sens de l’histoire et en fait la base de sa méthode. Mais pour lui, ce sens est guidé par un principe matériel : « l’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte des classes ». Charles Robin juge difficile de lui donner tort. Étudier l’histoire, c’est d’abord étudier des conflits, et ce sont eux qui font évoluer les civilisations. Sans concurrence ni compétition, aucune course, militaire ou autre, ne pousserait les peuples à se dépasser.
Marx hérite aussi de la dialectique hégélienne. Chez Hegel, la conscience ne progresse qu’en se confrontant à ce qui n’est pas elle. Toute chose doit passer par son contraire pour être dépassée, comme on n’accède à la vérité qu’après l’erreur et à la paix qu’après la guerre. Le conflit est un moteur, et chez Marx il est le moteur de l’histoire. Charles Robin parle d’une vision « éristique », du grec eris, la discorde.
Les deux acteurs de cette lutte sont les propriétaires et les prolétaires, ce qu’on appellerait aujourd’hui, moins précisément, les dominants et les dominés. Leur affrontement détermine le devenir du monde, selon une loi de nécessité et non de hasard. C’est le matérialisme historique, ou dialectique matérialiste : le monde n’est pas la projection d’un esprit qui trônerait au-dessus de lui, c’est lui qui engendre l’esprit, la raison et la conscience.
« Nous avons les idées de notre situation matérielle »
La formule de Marx se résume ainsi : notre conscience est le produit de notre vécu et de notre rapport matériel au monde. Selon le milieu social, l’environnement et l’éducation, on n’a ni les mêmes idées ni les mêmes codes. C’est pourquoi il est parfois si difficile de s’entendre avec quelqu’un dont le vécu est très éloigné du nôtre. Certaines différences de mentalité peuvent être innées, mais la plupart viennent d’écarts de situation. C’est aussi la valeur de la rencontre : élargir sa conscience au contact d’une expérience qui n’est pas la nôtre.
Charles Robin en tire une conséquence lourde. Si la conscience est entièrement déterminée par des rapports économiques et sociaux, il n’y a pas de liberté. La liberté serait la capacité de s’arracher au déterminisme qui nous conditionne. Or si nos pensées découlent d’un vécu lui-même déterminé, nous ne pouvons penser autrement que nous pensons.
Cette vision heurte pourtant notre expérience. Au quotidien, nous agissons comme les maîtres de nos choix. Si quelqu’un remplissait votre caddie de produits que vous n’avez pas choisis, vous ne les paieriez pas : vous refuseriez qu’une volonté extérieure s’impose à vous. C’est là qu’intervient le concept d’aliénation.
Ce qu’est l’aliénation
Le mot vient du latin alienus, « autre », comme l’anglais alien, l’être venu d’ailleurs. L’aliénation est le processus par lequel un autre que soi prend le contrôle de notre conscience. C’est la dépossession de ce qui fait notre humanité.
Charles Robin l’illustre par un dialogue imaginaire. Un ami libéral explique à un salarié qu’il ne travaille pas pour lui mais pour le propriétaire. Il vend sa force de travail contre un salaire, et le produit de son travail ne lui appartient pas. La valeur ajoutée qu’il crée part dans la poche du propriétaire : c’est ce que Marx appelle l’extorsion de la plus-value, principe même de l’exploitation. « Exploiter » est ici un terme objectif, qui veut dire utiliser à son profit. Le mot « employé » signifie d’ailleurs « utilisé », signe d’une réification, la réduction du travailleur à l’état d’objet. La vidéo cite aussi Pierre Bergé : « louer ses bras ou louer son ventre, quelle différence ? »
Le salarié répond que son travail lui permet de payer ses factures et de nourrir ses enfants, et que son patron est « sympa ». C’est exactement ce que Marx appelle l’aliénation : l’intériorisation par le prolétaire de la volonté du propriétaire. Au lieu de considérer ce qu’il perd, et le fait que la supériorité du propriétaire repose sur lui, le travailleur considère ce qui le rattache à sa condition et l’y verrouille. Or il n’y a pas d’exploitation sans le consentement de l’exploité.
Charles Robin insiste : il n’y a là aucun jugement de valeur sur le travailleur, qui subit la situation. Son point de vue se défend, car il faut bien vivre et l’impératif de survie commande les actes, donc la conscience. Et comment admettre qu’on est un esclave ? On ne peut pas y consentir consciemment. On doit donc justifier intellectuellement une situation qu’on n’a pas choisie.
L’aliénation va au-delà d’une explication rationnelle de sa situation. Elle atteint la légitimation, voire l’adhésion. Approuver sa propre servitude, comme le disait La Boétie, c’est s’en rendre responsable collectivement. Contrairement à la rencontre d’autrui, qui élargit la conscience, l’aliénation la réduit : c’est jouer contre ses intérêts.
Un consentement vicié
L’aliénation remet en cause la liberté, qui suppose une conscience active, et même la notion de consentement. Que vaut un consentement quand la conscience est « téléguidée » par une autre ? Ce serait comme faire signer un testament à quelqu’un qu’on aurait fait boire ou drogué. Pour Marx, nul besoin d’alcool ni de drogue : il suffit de créer les conditions objectives dans lesquelles nous nous aliénons nous-mêmes pour justifier notre situation.
Le salarié se sent dépendant de son entreprise et en vient à ne jamais contester son sort, de peur de le perdre. Cette situation lui apparaît alors presque comme un privilège. La peur de perdre son moyen de subsistance peut ainsi faire se sentir privilégiés ceux-là mêmes qui sont exploités.
L’aliénation ne se voit pas
L’aliénation est un conditionnement tel qu’on n’envisage même pas d’être aliéné. Se poser la question, s’examiner, c’est déjà commencer à en sortir. La vidéo évoque 1984 de George Orwell : quand on n’a plus les mots pour penser sa condition, celle-ci ne nous appartient plus.
Charles Robin prend un exemple volontairement dur. Un enfant élevé dans une famille qui le maltraite et le fait travailler, sans rien savoir des autres familles, trouvera cela normal. Il n’aura aucun autre repère pour remettre en cause sa propre norme. L’aliéné est celui qui ne se pose pas la question de sa servitude et ne voit même pas où est le problème. Le sentiment de normalité naît de l’habitude : ce qui se répète devient habitude, et l’habitude répétée devient la norme.
D’où l’idée d’un « totalitarisme mature », qui n’a plus besoin de contraindre les corps. Plus on force quelqu’un physiquement, plus on lui donne les moyens de comprendre qu’il est dominé. Si l’on agit à la source, sur la conscience, l’exploité consent, la domination se justifie par ce consentement et la révolte n’est plus à craindre : « vous avez fait de votre esclave votre allié ».
L’École des femmes
Molière en offre une illustration. Dans L’École des femmes, Arnolphe, homme mûr terrifié à l’idée d’être trompé, veut épouser sa pupille Agnès. Il l’a élevée dans l’ignorance de l’amour et du monde extérieur, pour qu’elle ne puisse même pas concevoir l’infidélité. C’est une entreprise d’aliénation mentale : en agissant sur la mentalité, on n’a plus besoin de surveiller les gestes. C’est le principe du dressage. L’esclave obéissant est celui dont les chaînes sont invisibles.
Le plan échoue : Agnès tombe amoureuse d’Horace. Pour Charles Robin, cela montre que sortir de l’aliénation exige une intervention extérieure, puisqu’on est programmé pour consentir. Il renvoie à Propaganda d’Edward Bernays : pour manipuler une population, il ne faut pas la contraindre mais obtenir son consentement, à la guerre, à son exploitation ou aux lois. C’est le principe du contrat et de l’élection : quand on a voté, on a signé, donc on est lié. Dans une société qui sacralise le désir individuel, la mode montre combien il est facile d’orienter les consciences.
Le propre de l’aliénateur est de toujours prétendre défendre vos intérêts. Tous ceux qui veulent votre bien ne cherchent pas à vous aliéner, mais tous ceux qui cherchent à vous aliéner le font au nom de votre bien. C’est pourquoi l’aliénation est, selon Charles Robin, le plus puissant processus de déshumanisation : elle falsifie la conscience, essence même de l’humanité.
Plus il produit, plus il est aliéné
Chez Marx, l’ouvrier devient d’autant plus aliéné qu’il crée de la marchandise et s’investit dans un processus où il est objectivement exploité. La psychologie parle d’escalade de l’engagement : plus on est engagé, plus il est difficile de se retirer. L’aliénation va plus loin encore, puisqu’on juge la situation normale, voire bénéfique.
L’« employé du mois » à l’américaine en est le symbole : « l’exploité fier d’être exploité », récompensé d’une médaille et d’une photo dans les couloirs. Charles Robin rattache au même processus les techniques de management qui confient aux salariés autonomie et responsabilités pour les impliquer dans l’entreprise. L’ouvrier finit par devenir lui-même une marchandise : monnayable, interchangeable, jetable. On remplace le travailleur qualifié mais insoumis par un autre, moins qualifié mais plus docile. On élimine ainsi « les germes de la conscience » d’un système automatisé où « l’intelligence est devenue le contraire de la pensée ».
Une note d’espoir
Charles Robin conclut que nous restons, individuellement et collectivement, les dépositaires de la conscience humaine sur terre. Si la lutte pour la conscience précède toutes les autres et s’il est « impardonnable » de ne pas la mener, c’est d’abord une lutte contre nous-mêmes, contre ce qui, en nous, joue contre nous.
Notions clés
- Matérialisme historique : la matière, et non l’esprit, mène l’histoire.
- Lutte des classes : le conflit entre propriétaires et prolétaires, moteur de l’histoire.
- Dialectique : progresser en passant par son contraire.
- Être social et conscience : nous avons les idées de notre situation matérielle.
- Plus-value et réification : la valeur créée par le travailleur captée par le propriétaire, le travailleur réduit à un objet.
- Aliénation : une conscience étrangère qui prend le contrôle de la nôtre, et le fait de jouer contre ses intérêts.
- Sentiment de normalité : ce qui rend l’aliénation invisible.
- Consentement vicié : le consentement utilisé comme instrument de domination.
Source : Marx – L’aliénation, le-precepteur.fr, consulté le 20 octobre 2026 ; résumé établi d’après la transcription de l’épisode.
Sources
- Vidéo
-
Site web
Marx – L’aliénation (nouvel onglet)
Page de l’épisode sur le-precepteur.fr, source de cet article.