Hobbes – L’homme est un loup pour l’homme
Épisode de la chaîne Le Précepteur, consacrée à la vulgarisation philosophique par Charles Robin, publié le 8 octobre 2020 (29 min). Avec 699 550 vues au 20 octobre 2026, c’est l’une des vidéos les plus vues de la chaîne parmi celles qui touchent à la politique.
L’essentiel
- Thomas Hobbes, philosophe anglais du XVIIe siècle et auteur du Léviathan (1651), passe après Machiavel pour l’un des fondateurs de la philosophie politique moderne.
- Sa démarche est empiriste : pour concevoir l’État, il faut d’abord observer la nature humaine. Or l’homme est, selon lui, égoïste, violent et calculateur, mû par le désir et porté à la prédation.
- Dans l’état de nature, fiction qui sert à grossir les tendances humaines, règne la « guerre de tous contre tous ». La formule « l’homme est un loup pour l’homme » est souvent citée hors de son contexte.
- C’est une passion, la peur de la mort violente, qui rend les hommes raisonnables. Elle les conduit à conclure un pacte social : chacun abandonne sa puissance naturelle à un État souverain, absolu et redouté, en échange de sa sécurité.
- En ouverture, Charles Robin suggère que le pouvoir moderne gouverne aussi par la division, une nouvelle guerre de tous contre tous, celle des opinions.
Hobbes contre Descartes
Contemporain de Descartes, Hobbes s’opposait à lui sur la question de la substance spirituelle, à laquelle il ne croyait pas. Charles Robin s’amuse de la vivacité de leur querelle et lit une lettre où Hobbes dit vouloir « mépriser à l’extrême » son contradicteur. Ce désaccord révèle deux traditions. La tradition continentale, française notamment, est rationaliste et donne le primat à la raison et à l’esprit. La tradition anglo-saxonne est empiriste et donne le primat au corps, à la sensation et à la matière. Pour elle, toute connaissance vient de la perception et de l’observation des faits.
De cet empirisme découle le réalisme de Hobbes. Une théorie politique a pour objet la société, donc les interactions humaines. Pour savoir comment régler les comportements, il faut d’abord savoir comment les hommes se comportent. Au XVIIe siècle, en plein essor des sciences expérimentales, Hobbes aborde la politique comme une science, une sorte de « physique » des comportements. Il s’agit de comprendre quelles forces mettent les hommes en mouvement.
Le Léviathan, puissance sans maître
Le Léviathan est un monstre marin biblique, à la fois dragon, serpent et crocodile, dont il est dit que « sur terre nul n’est son maître ». Hobbes en fait l’image de l’État, la plus puissante des entités terrestres, qui doit inspirer crainte et respect.
Ce choix marque une rupture. Jusqu’au XVIe siècle, l’État tirait sa légitimité de Dieu. Il était l’intermédiaire entre Dieu et les hommes, et ses lois transposaient les lois divines. Avec Machiavel puis Hobbes, le lien entre politique et religion se rompt. Les hommes ne devront plus craindre Dieu, mais l’État.
L’homme, être de désir et prédateur
Pour Hobbes, ce qui meut l’homme, c’est son égoïsme, la recherche de son intérêt privé. L’homme est un être de désir et de passion, porté par son conatus, sa tendance à persévérer dans son être et à déployer sa puissance. Charles Robin y voit une préfiguration de la « volonté de puissance » de Nietzsche, idée partagée par beaucoup de philosophes des XVIIe et XVIIIe siècles : même doté de raison, l’homme n’agit pas par raison mais par désir.
Hobbes va plus loin. Les désirs pourraient s’harmoniser, mais ils ne le peuvent pas, car ils prennent la forme de la prédation, du latin praeda, la proie. L’homme veut prendre aux autres ce qui sert sa conservation et ses désirs : ressources, richesses, pouvoir. En cela, il est un animal qui lutte pour sa survie. Il serait vain de vouloir qu’il en soit autrement.
L’état de nature : tuer avant d’être tué
Dans l’état de nature, sans société ni lois, rien n’interdit d’être un prédateur. Il n’y a pas de morale, pas de distinction entre bien et mal : le seul bien est le mien. Si l’autre veut s’en emparer, il devra me tuer. Programmé pour survivre, j’ai donc intérêt à le tuer d’abord. La devise de l’état de nature serait « tue avant d’être tué ». La paix y est impossible, car elle supposerait de relâcher sa vigilance, et ce serait offrir au voisin l’occasion de prendre ce que l’on a.
La seule règle est alors la loi du plus fort. Parler de « droit du plus fort » est un oxymore, note Charles Robin, puisque le droit est fait pour protéger le faible de la prédation du fort. Il ajoute une remarque personnelle : c’est un contresens moderne de croire la règle contraire à l’égalité, alors qu’elle la protège. Il oppose ainsi le libéralisme, qu’il définit comme dérégulation au service de la croissance, et la formule « entre le fort et le faible, c’est la liberté qui opprime et la loi qui libère ».
La vidéo rappelle que l’idée du droit du plus fort est antique. Dans le Gorgias de Platon, Calliclès soutient que les lois sont l’œuvre des faibles, faites pour brider les forts. Selon lui, la vraie justice, enseignée par la nature chez toutes les espèces, veut que le meilleur ait plus que le moins bon. Charles Robin y voit une sorte de « darwinisme social avant l’heure ».
Il précise que l’état de nature n’est pas, chez Hobbes, une réalité historique. Les hommes n’ont jamais vécu isolés, puisqu’il y a toujours eu au moins des familles. C’est une fiction, une illustration grossie des tendances primitives de l’homme : l’égoïsme et la violence qui le servent.
« L’homme est un loup pour l’homme »
La formule appelle quelques précisions :
- elle n’est pas de Hobbes et remonte à l’Antiquité, puisqu’on la trouve chez le poète latin Plaute ;
- elle ne figure pas dans le Léviathan mais dans l’épître dédicatoire du De Cive (Du citoyen) ;
- elle est tronquée, car Hobbes écrit aussi que l’homme peut être « un dieu pour l’homme » ;
- elle vise d’abord les rapports entre États plutôt qu’entre individus.
L’idée demeure : la réalité fondamentale de l’homme, ce sont ses passions, ce que Freud appellera ses pulsions. On a parlé à son sujet de pessimisme anthropologique, à l’opposé de Rousseau, pour qui l’homme est innocent à l’état de nature et corrompu par la société. Pour Hobbes, c’est à l’état de nature que l’homme est sans pitié ni scrupule.
Hobbes, lui, parle de réalisme. Si tant de crimes sont commis malgré les lois, qu’en serait-il sans elles ? À ceux qui le contestent, il répond en substance qu’ils sont hypocrites, puisqu’ils se conduisent comme s’il avait raison :
Qu’il considère qu’en partant en voyage, il s’arme et cherche à être bien accompagné ; qu’en allant se coucher, il verrouille ses portes ; que dans sa maison même, il ferme ses coffres à clé ; et tout cela, sachant qu’il existe des lois et des fonctionnaires publics armés pour venger tous les torts qui peuvent lui être faits. (Léviathan, I, 13)
Chaque fois que nous fermons notre porte à clé, nous prouvons que nous n’avons pas confiance dans la nature humaine.
La peur, passion qui rend raisonnable
Comment naît la société ? De la guerre de tous contre tous, par le mécanisme de la peur. Dans l’insécurité permanente, même le fort est menacé. Il trouve toujours plus fort que lui, et la force ne garantit pas la survie. Les armes ont été inventées pour compenser les inégalités de force : « Dieu créa les hommes, Samuel Colt les rendit égaux », dit un commentaire que cite la vidéo. Coalitions, trahisons et pièges peuvent aussi abattre le plus fort.
Une passion finit par l’emporter sur toutes les autres : la peur de la mort violente. Les hommes comprennent que la violence égoïste se retourne contre eux, car « qui vit par l’épée périra par l’épée ». Au nom de leur intérêt vital collectif, ils renoncent à leurs intérêts privés. C’est le paradoxe central de Hobbes : c’est une passion qui rend les hommes raisonnables. La peur leur fait prendre du recul et calculer que la prédation n’en vaut pas la peine.
Le pacte social et le transfert de souveraineté
Hobbes est un théoricien du contractualisme : l’État naît d’un contrat entre les hommes, tacite plutôt que formulé, mais mutuellement avantageux et fondé sur le consentement. La vidéo rapproche le mot « pacte » du latin pax, la paix. Par ce pacte, chacun renonce à exercer contre l’autre sa puissance naturelle, celle que nulle loi ne limite. On passe du droit de nature au droit civil.
Le pacte ne vaut que si tous s’y soumettent, car on ne peut pas être le seul à ne pas signer. Comme tout contrat, il n’a de poids que s’il existe une autorité capable de le faire respecter par la force. Ce garant, c’est l’État. Il fait respecter la loi et l’ordre civil, assure la sécurité des citoyens et punit ceux qui transgressent.
Les individus opèrent ainsi un transfert de souveraineté. Ils cèdent à l’État leur pouvoir naturel de nuire et de prendre, et reçoivent en échange sa protection : « j’échange ma liberté contre sa protection ». C’est pourquoi, chez Hobbes, le pouvoir de l’État doit être absolu, sans limite.
La justice a besoin de la force
Charles Robin prolonge l’analyse par la notion de monopole de la violence légitime, formulée plus tard par Max Weber. L’oxymore n’est qu’apparent : la justice a besoin de la force pour être respectée. Ce n’est pas le juge, avec sa robe et son marteau, qui vous mène en prison. Ce sont les policiers, bras armé de la justice. Il cite Pascal : « La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique. » Une justice sans moyens de se faire respecter n’est qu’un vœu pieux.
D’où l’obéissance absolue que les citoyens doivent à l’État. La crainte est la plus puissante des passions, c’est elle qui a tiré les hommes de l’état de nature, et l’État doit donc l’inspirer. Charles Robin note que la formule « sur terre nul n’est son maître » convient aussi à Satan, « maître d’ici-bas ».
Ouverture : la guerre des opinions
En conclusion, Charles Robin observe que les leviers du pouvoir ont changé. L’État use toujours de la force pour réprimer la contestation, mais il dispose d’une autre arme, la division, qui relève de la stratégie et de « l’ingénierie sociale ». À chaque élection, nous sommes sommés de nous exprimer à travers un parti, c’est-à-dire une partie qui fragmente le tout. Le multipartisme offre plus de choix qu’un parti unique. Mais si tous les partis partagent au fond la même conception, ce choix devient une illusion.
Deux personnes qui partagent les mêmes conditions de vie et les mêmes valeurs peuvent se déchirer en parlant politique, ou cesser de s’apprécier en apprenant que l’autre vote différemment. Peut-être, conclut l’auteur, ne sommes-nous sortis de la guerre de tous contre tous que pour en retrouver une autre : la guerre des ego, des étiquettes et des opinions. Comme les hommes de l’état de nature, il nous faudrait une prise de conscience pour en sortir.
Notions clés
- Empirisme : la connaissance tirée de l’observation, opposée au rationalisme cartésien.
- Conatus : la tendance de chaque être à persévérer dans son être.
- État de nature : une fiction, celle de la guerre de tous contre tous sous la loi du plus fort.
- Pessimisme anthropologique : l’homme égoïste et prédateur, à l’opposé de Rousseau.
- Peur de la mort violente : la passion qui rend raisonnable.
- Pacte social : le contrat fondateur de l’État (contractualisme).
- Transfert de souveraineté : la liberté échangée contre la protection d’un État absolu.
- Monopole de la violence légitime : la justice adossée à la force.
Source : Hobbes – L’homme est un loup pour l’homme, le-precepteur.fr, consulté le 20 octobre 2026 ; résumé établi d’après la transcription de l’épisode.
Sources
- Vidéo
-
Site web
Hobbes – L’homme est un loup pour l’homme (nouvel onglet)
Page de l’épisode sur le-precepteur.fr, source de cet article.