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Réflexions libres d’un citoyen français : Éthique, philosophie et politique

L’expérience de Milgram – La soumission à l’autorité

Par Abel PERROT, le

Épisode de la chaîne Le Précepteur, consacrée à la vulgarisation philosophique par Charles Robin, publié le 10 décembre 2020 (30 min). Avec 453 432 vues au 20 octobre 2026, c’est l’une des vidéos les plus vues de la chaîne parmi celles qui touchent à la politique.

L’essentiel

  • Le psychologue américain Stanley Milgram (1933-1984) a mené entre 1960 et 1963 une série d’expériences sur la soumission à l’autorité, c’est-à-dire l’obéissance à une autorité jugée légitime, contre sa propre conscience morale. Le film I comme Icare d’Henri Verneuil (1979) en reprend le principe.
  • Dans le protocole, des « professeurs » infligent à un « élève » des décharges électriques fictives de plus en plus fortes, sous l’injonction d’un scientifique en blouse blanche. Environ 65 % vont jusqu’au bout. Le taux tombe à 30 % en cas de contact physique, et à 0 % quand les scientifiques se contredisent.
  • Charles Robin propose une lecture « à contre-courant » : il faut comprendre plutôt que juger. Nul ne peut affirmer qu’il n’aurait pas obéi, et l’obéissance repose sur une confiance nécessaire dans les structures sociales.
  • Le vrai danger serait moins l’obéissance consciente, vécue comme un dilemme, que l’obéissance aveugle et le conformisme social. Hannah Arendt parlait de la « banalité du mal ».
  • La vidéo signale enfin les critiques de Gina Perry (2013) : taux d’obéissance surestimé, protocole non respecté, biais de confirmation.

Le protocole

Un laboratoire publie une annonce pour une expérience présentée comme portant sur la mémoire et l’apprentissage. Les participants arrivent par deux et sont accueillis par des scientifiques en blouse blanche, attribut de leur autorité. Un tirage au sort désigne l’un « élève », l’autre « professeur ». L’élève est attaché à une chaise électrique dans une pièce séparée. Le professeur, devant un pupitre, lui dicte une liste de mots à retenir. À chaque erreur, il doit lui envoyer une décharge électrique, augmentée de 15 volts à chaque fois. Le générateur va jusqu’à 450 volts, alors qu’une prise domestique délivre 220 volts.

Le jeu peut sembler amusant au début. Mais l’élève exprime bientôt sa douleur, par des gémissements, puis des cris, puis des supplications pour qu’on arrête. Le scientifique, à côté du professeur, lui demande pourtant de continuer. Ses injonctions suivent une gradation en quatre paliers :

  1. « Veuillez continuer, s’il vous plaît. »
  2. « L’expérience exige que vous continuiez. »
  3. « Il est absolument indispensable que vous continuiez. »
  4. « Vous n’avez pas le choix, vous devez continuer. »

Le professeur entre alors dans un conflit moral. Il voit bien qu’une expérience scientifique n’est pas censée faire souffrir et qu’un laboratoire n’est pas un lieu de torture. Paradoxalement, c’est précisément parce qu’un laboratoire n’est pas un lieu de torture qu’il est incité à continuer.

À la fin, on révèle le véritable but : mesurer l’obéissance du professeur, qui était le vrai cobaye. L’élève était un comédien et n’a rien subi. Cette révélation est censée rassurer. Charles Robin en doute : on dit au sujet qu’il n’a fait souffrir personne, mais on lui apprend du même coup qu’il a accepté de torturer un innocent pour de mauvaises réponses. On le met face à sa culpabilité. Il se demande d’ailleurs qui est le plus sadique, du professeur ou du scientifique qui lui cache la nature de ce qu’il fait.

Les variables et les résultats

Plusieurs paramètres variaient d’une série à l’autre.

  • La distance. La proximité physique favorise l’empathie, la distance le détachement. Il est plus facile de faire souffrir un inconnu qu’on ne voit pas. Avec un contact physique entre professeur et élève, l’obéissance tombe à 30 %.
  • La cohérence de l’autorité. Si l’un des scientifiques veut arrêter et qu’un désaccord éclate entre eux, le professeur s’arrête systématiquement : l’obéissance tombe à 0 %. Dès qu’une faille apparaît entre les représentants de l’autorité, celle-ci s’effondre.

Le taux moyen d’obéissance est d’environ 65 %, chiffre à relativiser selon les variables. Surtout, tous les participants ont manifesté des réticences, de la simple question (« est-ce normal ? ») à la protestation, voire à l’arrêt pur et simple. Il n’y avait donc pas beaucoup de psychopathes parmi eux.

Comprendre plutôt que juger

Milgram jugeait ses résultats « inquiétants », et c’est l’avis le plus répandu : l’être humain obéirait au point de faire taire sa conscience. En 1974, dans Soumission à l’autorité, il chercha à expliquer pourquoi la plupart des sujets avaient obéi.

Charles Robin insiste sur ce point. Face à une expérience de psychologie sociale, on tombe aussitôt dans le jugement moral, en parlant de résultat inquiétant ou scandaleux, alors que le but d’une expérience est d’abord de comprendre. Or on oublie que les sujets qui envoient les décharges, c’est nous. L’échantillon est représentatif de la population. Dire « moi, je ne l’aurais pas fait » est statistiquement faux. On ne peut pas s’exclure du groupe des bourreaux sans avoir été soumis à l’épreuve, et parler au conditionnel, c’est avouer qu’on ne peut pas parler à l’indicatif. Cette posture de spectateur qui distribue bons et mauvais points reproduit même le comportement du cobaye. Celui-ci se décharge de sa responsabilité sur l’autorité, quand le spectateur s’en décharge sur une affirmation invérifiable.

L’autorité légitime et la confiance sociale

Milgram conclut que l’obéissance est une tendance sociale générale, liée à l’insertion dans un système hiérarchique perçu comme légitime parce que nécessaire au groupe. On obéit bien plus facilement à une autorité qu’on reconnaît qu’à une autorité qu’on rejette.

Charles Robin propose une analogie. Si votre meilleur ami vous demande un service risqué, vous refuserez peut-être, mais vous prendrez le temps d’y réfléchir, ce que vous ne feriez pas pour un inconnu dans la rue. Notre obéissance dépend du crédit, du latin credo, « je crois », accordé à celui qui demande. Un scientifique en blouse, membre d’une équipe et inséré dans la hiérarchie sociale, paraît d’emblée digne de confiance. Cela ne veut pas dire qu’il faut tout faire pour lui, mais qu’il est normal qu’un conflit intérieur naisse entre la conscience morale et la certitude d’être face à une autorité légitime, surtout quand celle-ci affirme « prendre toute la responsabilité ».

Si l’on ne peut pas se fier à un scientifique, c’est la confiance dans les structures mêmes de la société qui s’évapore. Le sujet sait que ce qu’il fait n’est pas normal. Mais sa confiance dans ces structures est telle qu’il se dit « il doit bien y avoir une raison ». C’est naïf, reconnaît Charles Robin. Mais sans confiance, pas de vie sociale. Il ne parle pas de laisser sa porte ouverte, mais de la confiance qui fait qu’on ne soupçonne pas sa baguette d’être empoisonnée ni son facteur de lire son courrier. Croire qu’il serait anormal d’obéir à une autorité légitime, c’est cela qui serait naïf, car c’est oublier que l’individu n’a pas une autonomie morale absolue.

Il prend l’exemple des caméras cachées de François Damiens. Dans le rôle d’un guichetier ou d’un vendeur, figure à laquelle on accorde spontanément sa confiance, il fait répéter vingt-cinq fois la même chose à un usager. Celui-ci sent que quelque chose cloche, mais joue le jeu de la confiance sociale. Charles Robin appelle cela un conflit des paradigmes, entre notre représentation des structures sociales et la réalité de la situation. Si le directeur de la poste arrivait pour demander à quoi joue son employé, l’usager se rebellerait aussitôt. La décohérence de l’autorité donne le feu vert à la désobéissance, ce que confirme le taux de 0 % chez Milgram.

Le vrai danger : l’obéissance aveugle et le conformisme

Juger ceux qui obéissent, c’est oublier que nous obéissons tous : l’employé à son patron, le contribuable au fisc, le soldat au colonel. Curieusement, on oublie ce jugement quand on est soi-même en situation d’obéissance. La question est plutôt de savoir à quoi on obéit. Une guerre est une soumission massive à une autorité, puisqu’on y tue sur ordre des inconnus sans qu’on demande notre avis, et l’on célèbre pourtant les héros de guerre.

Le problème n’est donc pas l’obéissance mais l’obéissance aveugle, celle qui fait abandonner le discernement et qu’on ne remet pas en cause, devenue habitude sociale. Charles Robin juge plus grave encore le conformisme social, la soumission libre et consentie à des normes jamais interrogées : la mode, l’idéologie dominante. Face à une autorité, l’individu vit un dilemme et en a au moins conscience. Le conformisme est inconscient, donc d’autant plus dangereux, car on y abandonne sa capacité d’insurrection.

La banalité du mal

En 1961 s’est tenu à Jérusalem le procès d’Adolf Eichmann, haut fonctionnaire du IIIe Reich chargé de la logistique de la « solution finale ». Il avait échappé au procès de Nuremberg avant d’être retrouvé et capturé, puis il a été condamné à mort. La philosophe Hannah Arendt, qui en a fait le compte rendu, a parlé de « banalité du mal ». Il lui fut beaucoup reproché d’avoir dit qu’Eichmann se conduisait davantage en bureaucrate qu’en criminel : n’ayant jamais été au contact des conséquences de ses décisions, il n’avait pas eu le sentiment d’agir en criminel de guerre.

Le phénomène commun à l’expérience de Milgram et à ce cas est la délégation de la responsabilité. On abandonne son autorité morale à une autorité qui prend en charge les conséquences de nos actes. On se sent « couvert », et ce n’est plus nous qui agissons, c’est l’autorité qui agit à travers nous. La responsabilité se reporte et se dilue, ce qui allège la pression sur la conscience.

Des résultats contestés

En 2013, l’Australienne Gina Perry a publié un livre accusant Milgram d’avoir manipulé ses résultats. Elle lui reproche trois choses.

  • Le taux d’obéissance serait inférieur à 50 %, et non de 65 %. Symboliquement, cela change beaucoup. Si c’est une majorité qui obéit, on est tenté de généraliser à l’être humain tout entier.
  • Le protocole n’aurait pas été respecté. Au lieu des quatre injonctions prévues, le scientifique aurait parfois demandé jusqu’à vingt-six fois de continuer. Cela ne nie pas que le sujet ait fini par obéir, mais cela nuance l’idée d’une soumission automatique.
  • Un biais de confirmation. Milgram aurait voulu prouver d’avance la tendance humaine à la soumission, ce qui pourrait expliquer un pourcentage gonflé et des écarts au protocole.

Conclusion : choisir et assumer

L’expérience révèle surtout, selon Charles Robin, la complexité de la conscience morale, qu’on enferme trop souvent dans un schéma manichéen opposant les gentils aux méchants. Le jugement porté sur ceux qui obéissent trahit l’oubli de notre propre part d’ombre. On s’érige d’autant plus facilement en représentant du bien qu’on n’a pas vécu le dilemme. L’avoir vécu porte davantage à comprendre qu’à juger.

Il conclut avec Rousseau. Dans l’état social, les citoyens obéissent aux lois, et parce qu’ils obéissent aux lois, ils n’obéissent pas aux hommes. Obéir à un homme, c’est obéir à un être corruptible. Obéir à une loi, à des principes ou à soi-même, c’est choisir, et choisir, c’est assumer.

Notions clés

  • Soumission à l’autorité : obéir à une autorité légitime contre sa conscience.
  • Conflit moral : la tension entre l’acte commandé et la conscience qui le réprouve.
  • Cohérence de l’autorité : une autorité divisée s’effondre (0 % d’obéissance).
  • Confiance sociale : la condition de la vie commune, qui peut aussi conduire à obéir.
  • Comprendre plutôt que juger : nul ne sait comment il aurait réagi.
  • Obéissance aveugle et conformisme : l’abandon inconscient du discernement.
  • Banalité du mal : le bourreau-bureaucrate (Hannah Arendt).
  • Délégation de la responsabilité : « je suis couvert ».

Source : L’expérience de Milgram – La soumission à l’autorité, le-precepteur.fr, consulté le 20 octobre 2026 ; résumé établi d’après la transcription de l’épisode.

Sources