Marx – La lutte des classes
Épisode de la chaîne Le Précepteur, consacrée à la vulgarisation philosophique par Charles Robin, publié le 31 mars 2023 (43 min). Avec 416 681 vues au 20 octobre 2026, c’est l’une des vidéos les plus vues de la chaîne parmi celles qui touchent à la politique.
L’essentiel
- L’expression « lutte des classes » vient de l’historien libéral François Guizot. Karl Marx (1818-1883), philosophe et économiste allemand, l’a popularisée et en a fait une idée maîtresse.
- Matérialiste, Marx pense que « l’être social détermine la conscience ». C’est l’économie qui structure tous les rapports humains, et elle agit sur nous sans que nous nous en rendions compte.
- La société se divise en deux classes antagonistes : la bourgeoisie, qui possède les moyens de production, et le prolétariat, qui n’a que sa force de travail. L’idéologie dominante empêche les prolétaires d’accéder à la conscience de classe et de passer de « classe en soi » à « classe pour soi ».
- C’est dans la lutte, la grève par exemple, que naît cette conscience. Le travailleur découvre alors que le capitaliste dépend de lui, selon la dialectique du maître et de l’esclave de Hegel.
- Pour Marx, la révolution est nécessaire : les contradictions internes du capitalisme mènent à sa crise puis à une société sans classes. Charles Robin rappelle l’échec des régimes qui s’en sont réclamés et le mot de Marx : « tout ce que je sais, c’est que je ne suis pas marxiste ».
Marx, une vie pour une œuvre
Charles Robin rappelle que Marx a étudié le droit avant la philosophie puis l’économie. Il a « sacrifié sa vie à son œuvre » : censure, expulsions, exil de pays en pays. Issu de la bourgeoisie, il a vécu une grande partie de sa vie dans la misère, convaincu de son combat pour le communisme.
Le matérialisme : l’économie façonne tout
Sur le plan philosophique, Marx est matérialiste : la matière est première, les idées n’en sont que des émanations. Sa thèse de doctorat portait d’ailleurs sur Démocrite et Épicure, matérialistes de l’Antiquité. On ne peut comprendre son économie sans cette philosophie. Deux formules la résument :
Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être, c’est au contraire leur être social qui détermine leur conscience.
Le mouvement de la pensée n’est que la réflexion du mouvement réel, transporté et transposé dans le cerveau de l’homme.
Ce ne sont pas les idées qui mènent le monde, mais les actions et les événements, qui font naître les idées. Pour Marx, c’est donc l’économie qui façonne le monde, puisqu’elle structure l’ensemble des rapports matériels et sociaux. Elle détermine la vie professionnelle, le salaire, les tâches, puis la maison, le quartier, les fréquentations, les habitudes, le rapport à la consommation, et jusqu’à l’école et aux études. Son grand pouvoir est d’agir sans qu’on s’en aperçoive. Notre condition sociale nous paraît naturelle, et l’on ne se dit pas qu’elle résulte d’un rapport de force historique entre exploiteurs et exploités.
Bourgeoisie et prolétariat
La société est organisée en classes. Les deux principales sont la bourgeoisie, classe capitaliste qui possède les moyens de production et fait travailler les autres pour s’enrichir, et le prolétariat, qui ne possède que sa force de travail et la vend contre un salaire. « La bourgeoisie, c’est la classe qui s’enrichit ; le prolétariat, c’est la classe qui survit. » L’histoire est celle de leur lutte, larvée ou déclarée.
Il ne s’agit pas de branches de métier, mais de position dans l’appareil de production : ceux qui vivent en faisant travailler les autres, et ceux, bien plus nombreux, qui vivent en vendant leur travail.
L’inconscience de classe
Au quotidien, nous fréquentons surtout des gens de notre classe : collègues, amis, famille. Il y a des exceptions, mais en règle générale, les salariés ont des amis salariés et les grands patrons des amis grands patrons. Notre univers social devient notre univers tout court, si bien qu’on ne le voit même pas. On sait qu’il existe des propriétaires au-dessus de nous, mais on ne les croise jamais. Charles Robin cite Germinal : à la question de savoir à qui appartient la mine, Bonnemort répond qu’il n’en sait rien, « à des gens ». Il y a « nous » et « eux ».
Les classes vivent encore séparées : quartiers, lieux de sortie et de loisirs différents. Les célébrités se rencontrent dans des soirées de stars, se marient entre stars et font des enfants de stars. Nul besoin de parler de ghettoïsation : les structures économiques suffisent à empêcher le mélange.
D’où l’absence fréquente de conscience de classe. On peut être ouvrier sans se penser comme membre de la classe ouvrière. Empêcher cette prise de conscience est l’un des leviers de la domination. La bourgeoisie ne pratique pas seulement l’exploitation économique, elle pratique aussi l’aliénation idéologique. Télévision, cinéma et une certaine littérature nous font nous identifier à des personnages bourgeois, libérés des factures, des crédits et des privations. On se croit alors soi-même affranchi de sa classe. Marx le dit : « les idées dominantes sont les idées de la classe dominante ».
Classe en soi, classe pour soi
Marx distingue la classe en soi, réalité objective qui existe sans avoir conscience d’elle-même, et la classe pour soi, qui a conscience de ses intérêts et peut s’organiser pour les défendre.
Paradoxalement, la bourgeoisie a davantage conscience de classe que le prolétariat. Elle détient les moyens de production et a quelque chose à protéger. Menacée, elle se mobilise, mais pas dans la rue, qui est « pour les pauvres ». Elle use de leviers structurels : licenciements, délocalisations, restructurations, lois. Pour Marx, la politique est le bras armé de l’économie, et la police celui de la politique.
Le prolétariat a lui aussi des intérêts, l’émancipation et l’égalité. Mais ils sont contradictoires avec ceux de la bourgeoisie, pour qui émancipation veut dire fin de l’exploitation et égalité, fin des privilèges. C’est pourquoi les prolétaires ont parfois dû recourir à la violence, comme en 1848.
Pas en 1789, précise Charles Robin. Pour Marx, la Révolution française fut une révolution bourgeoise, qui remplaça la féodalité par le capitalisme sans améliorer le sort de la paysannerie. Ses droits de l’homme sont ceux de l’homme bourgeois. Elle fut pourtant un progrès, car Marx a une vision dialectique de l’histoire : le négatif est un moment, et même un moteur, du positif. Il fallait le capitalisme pour que s’organisent les forces anticapitalistes et que se forme la conscience de l’exploitation.
Un socialisme « scientifique »
Pour Marx, la lutte des classes n’est pas une affaire morale de bien et de mal. C’est un processus historique de rapports de force, d’où l’expression de socialisme scientifique. La question n’est pas de savoir s’il est juste que les prolétaires soient exploités, mais comment fonctionne la domination et où elle mène. Chaque pas en avant du capitalisme serait un pas vers son abolition, car il doit aller au bout de sa logique pour que ses contradictions apparaissent et qu’il s’autodétruise.
La lutte, source de la conscience
Si la bourgeoisie empêche le prolétariat d’accéder à la conscience de classe, celui-ci est-il battu d’avance ? Non, car une lutte est précisément l’occasion de prendre conscience de soi. Face à un adversaire, on se définit. Quand des ouvriers font grève pour leurs salaires, leurs conditions de travail ou contre une délocalisation, ils font cause commune et deviennent une entité collective. C’est le terreau matériel de la solidarité.
Ils découvrent surtout leur moyen de pression : leur force de travail, dont les capitalistes ne peuvent se passer. Sans prolétaires, pas de profit, pas de rentes, pas de dividendes. Un patron, dans une usine en grève, ne sait même pas allumer la machine. La supériorité du prolétaire tient à la dépendance qui lie le capitaliste à lui.
Charles Robin rapproche cette situation de la dialectique du maître et de l’esclave de Hegel, dans la Phénoménologie de l’esprit (1807). Le maître fait travailler l’esclave. L’esclave produit, le maître consomme. L’esclave est actif et autonome, il sait travailler. Le maître est passif et dépendant. Le maître devient ainsi « l’esclave de l’esclave ». Le travailleur en lutte comprend que c’est lui l’élément indispensable et que le pouvoir du propriétaire s’évanouit dès qu’il le lui retire. L’autorité, c’est être autorisé. Quand les prolétaires prendront conscience de détenir le pouvoir réel, face à un pouvoir institutionnel qui s’effondrera, ce sera la révolution. L’exploitation sera « révolue », et l’on aura une société sans classes.
Une révolution nécessaire
Pour Marx, cette révolution n’est pas un simple projet mais une nécessité, au sens philosophique d’inévitable. Il croit, après Hegel, à un sens de l’histoire et à une « fin de l’histoire ». Non qu’il ne se passerait plus rien, mais le moteur de l’histoire, la lutte des classes, aurait disparu. Il a « remis la philosophie de Hegel sur ses pieds » : ce n’est plus l’Idée qui mène l’histoire, c’est la matière qui fait émerger l’esprit. Le développement du capitalisme finira par engendrer la conscience de ce qu’il est. Les idées n’ont qu’un rôle auxiliaire : les prolétaires ne théorisent pas la révolution, ils la font. Marx, lui, l’a théorisée d’avance, non par mysticisme, mais en déduisant les conséquences des contradictions du capitalisme.
L’une d’elles tient à sa logique d’accumulation indéfinie, sa démesure. Pour croître sans fin, il doit baisser sans cesse ses coûts, par la technologie, la productivité ou les salaires, mais ces leviers ont des limites. Survient alors la baisse tendancielle du taux de profit. Les entreprises les moins compétitives sont absorbées, le capital se concentre, les géants pèsent encore plus sur les salaires ou augmentent leurs prix. Des travailleurs de plus en plus pauvres paient des marchandises de plus en plus chères, jusqu’à ce que le système atteigne sa limite. C’est la crise. Si les prolétaires, conscients de leur classe et délivrés des « faux conflits horizontaux » entretenus pour les diviser, s’unissent, ils pourront renverser la bourgeoisie et mettre en commun les moyens de production.
La vidéo lit de longs extraits du Manifeste du Parti communiste :
L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de luttes de classes. Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée. […] La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire. […] Elle a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. […] Mais la bourgeoisie n’a pas seulement forgé les armes qui la mettront à mort ; elle a produit aussi les hommes qui manieront ces armes, les ouvriers modernes, les prolétaires.
Conclusion : Marx et les marxistes
Charles Robin rappelle que les tentatives d’application du marxisme au XXe siècle, en URSS, en Chine ou à Cuba, se sont soldées par des échecs. Au lieu d’une société où l’homme serait l’allié de l’homme, elles ont produit des régimes bureaucratiques exploitant les travailleurs au nom de l’égalité, preuve que de grands idéaux peuvent cacher des motivations bien plus viles. À la fin de sa vie, Marx aurait dit : « Tout ce que je sais, c’est que je ne suis pas marxiste », manière de se distancier des interprétations de son œuvre.
Charles Robin se demande ce que Marx penserait de ceux pour qui la lutte n’est pas une nécessité, mais un moyen d’exister et de se montrer du côté des dominés. Être marxiste, est-ce citer Marx, ou agir pour une émancipation réelle ? Il conclut sur une formule célèbre de Marx, « la religion est l’opium du peuple ». Selon lui, elle s’adresse aussi aux marxistes, comme à tous ceux qui ont besoin de sacraliser un texte pour se sentir du côté du bien.
Notions clés
- Matérialisme : l’être social détermine la conscience.
- Lutte des classes : l’antagonisme entre bourgeoisie et prolétariat, moteur de l’histoire.
- Position dans l’appareil de production : posséder les moyens de production ou vendre sa force de travail.
- Aliénation idéologique : les idées dominantes sont celles de la classe dominante.
- Classe en soi, classe pour soi : de la réalité objective à la conscience de ses intérêts.
- Révolution bourgeoise : 1789, étape dialectique vers l’émancipation.
- Dialectique du maître et de l’esclave : le capitaliste dépend du travailleur (Hegel).
- Socialisme scientifique : analyser les rapports de force, non les juger.
- Baisse tendancielle du taux de profit : l’une des contradictions internes du capitalisme.
Source : Marx – La lutte des classes, le-precepteur.fr, consulté le 20 octobre 2026 ; résumé établi d’après la transcription de l’épisode.
Sources
- Vidéo
-
Site web
Marx – La lutte des classes (nouvel onglet)
Page de l’épisode sur le-precepteur.fr, source de cet article.