Aller au contenu

Réflexions libres d’un citoyen français : Éthique, philosophie et politique

Platon et la corruption

Par Abel PERROT, le

Résumé structuré

Ce texte explore la notion de corruption chez Platon, en partant de la corruption morale pour aboutir à une conception métaphysique où la corruption est une propriété fondamentale de notre monde sensible.

1. La corruption morale : définition et enjeux

a) Qu'est-ce que la corruption au sens courant ?

La corruption, c'est le fait d'aller à l'encontre de ses principes et de ses valeurs morales en échange d'un profit matériel. L'essence de la corruption n'est pas simplement d'agir contre la morale, mais d'être malhonnête en échange d'une récompense.

Le malhonnête « bénévole » (qui agit mal sans rétribution) est finalement moins corrompu que celui qui monnaye sa conscience : ce dernier agit par intérêt, sous l'effet d'une motivation extérieure.

b) Pourquoi la corruption est-elle si mal perçue ?

Parce que si l'on peut acheter la conscience de quelqu'un, cela signifie qu'il renonce à ce qui fait son humanité : la possibilité de dire non, de placer des valeurs au-dessus de l'intérêt matériel. L'individu corrompu devient une sorte d'esclave — ce que Hegel appelle la « conscience servile » — qui renonce à sa souveraineté et se donne au plus offrant.

Kant rappelait que le sens moral est ce qui distingue une personne d'une chose. Un être humain n'est pas une marionnette : il a la capacité de refuser qu'on dispose de lui. Le seul moyen de le manipuler, c'est de manipuler sa volonté en lui proposant une offre qu'il ne peut pas refuser.

La corruption, c'est donc l'acte par lequel une personne use de sa liberté pour vendre sa liberté. Seul un être libre peut être corrompu. C'est en cela qu'elle constitue une « laideur morale » : elle consiste dans l'abandon d'une partie de notre humanité.

2. La corruption physique et l'analogie avec la corruption morale

La corruption n'est pas qu'une notion morale : c'est aussi une notion physique. Au sens physique, la corruption est la détérioration progressive de la matière (usure, vieillissement, pourrissement).

Il existe une analogie entre les deux : un fruit qui se corrompt « pourrit », et dans le langage familier, un « pourri » désigne une personne corrompue. La corruption physique est la dégradation du corps ; la corruption morale est la dégradation de la conscience. C'est la même chose dans deux domaines différents.

On peut prolonger l'analogie : un corps jeune n'a pas encore entamé son processus de dégradation, de même qu'une conscience jeune est naïve, pure et innocente. Plus la conscience se frotte au monde et à ses difficultés, plus elle perd de son innocence. La pureté finit par apparaître comme de la naïveté, et la corruption comme du réalisme.

3. La corruption comme propriété métaphysique du monde chez Platon

Chez Platon, la corruption ne se résume pas à la morale ni à la matière : elle est une propriété de notre monde. Le monde sensible (le monde terrestre) est un monde corrompu, c'est-à-dire soumis à la loi métaphysique de la dégradation.

Tout ce qui existe est voué à disparaître, à se décomposer. Cela concerne les objets inanimés comme les êtres vivants. Nous sommes des « êtres vers la mort » (Heidegger). Naître, c'est partir vers la mort : naissance et mort sont les deux faces d'une même réalité, la vie.

a) La mort est nécessaire à la vie

  • La vie se nourrit de la mort : la charogne nourrit les insectes, les charognards, puis la terre, qui à son tour nourrit les végétaux et les vivants.
  • Sans mort, pas de reproduction : se reproduire, c'est se perpétuer au-delà des limites temporelles de sa propre vie. L'enfant est un prolongement temporel de soi, une survivance.

On laisse une trace de son passage par la procréation ou par la création (œuvre artistique, scientifique, exploits…). Mourir au combat, pour les Spartiates, c'était échanger sa vie contre une immortalité dans l'histoire.

b) Le cycle : génération et corruption

Aristote, disciple de Platon, parle de « génération et corruption » dans un traité portant ce nom. Tout ce qui existe a un commencement et une fin ; la corruption est la lente évolution de toute chose qui commence vers sa fin.

Un cycle est un mouvement circulaire qui fait coïncider le point de départ et le point d'arrivée. Le temps est la force qui pousse toute chose à rejoindre son extrémité. Dans le monde temporel, la totalité se manifeste par la dualité cyclique du positif et du négatif. La corruption est nécessaire à l'ordre du monde, comme la nuit l'est au jour ou la mort à la vie : elle est le versant négatif de la vie, qui doit aller jusqu'au bout d'elle-même pour donner naissance à un nouveau cycle.

4. Le monde sensible et le monde intelligible

Pour Platon, le monde sensible (matériel, physique) n'est pas la vraie réalité. Il n'est qu'une émanation mobile et temporelle de la réalité éternelle et invisible : le monde des essences, des Idées, des archétypes.

Nous sommes des êtres sensibles par notre corps, mais nous sommes connectés à la réalité d'essence par notre esprit (la conscience). Confondre l'apparence de la réalité (le sensible) avec l'essence de la réalité (l'intelligible) est une erreur.

Dans le monde sensible, rien n'est jamais identique à soi : tout évolue, tout vieillit, tout se corrompt. Mais notre véritable essence n'est pas notre corps : le corps est le vêtement de l'âme. Notre existence véritable est sur le plan intelligible.

Le monde sensible est le monde du devenir, du mouvement, de la génération et de la corruption. Le devenir n'est qu'une procession de l'être : l'être est immuable, fixe, éternel ; le devenir est l'être qui se manifeste dans la temporalité.

On ne peut rien dire du monde sensible qui soit à proprement parler vrai, car tout ce qu'on en dit n'est qu'un instant de la vérité, non la vérité même. La vérité ne se trouve pas dans la matière, mais en sortant de la matière — comme le prisonnier de la caverne ne trouve la vérité qu'en sortant de la caverne.

« Quel est le but du philosophe ? […] Pour voir le beau en soi, le bien en soi et toutes les essences, le corps est un obstacle. On ne les saisit qu'avec la pensée seule et toute pure. En sorte qu'il faut attendre la mort pour que l'âme séparée de lui puisse atteindre pleinement la vérité. »

5. Comment échapper à la corruption ?

Pour Platon, nous ne sommes pas condamnés à suivre la pente inexorable de la corruption. Nous pouvons l'éviter en nous débarrassant de l'identification à la forme et en apercevant l'éternel derrière le temporel.

Socrate disait : « Nul n'est volontairement méchant. » Cela signifie que si nous faisons le mal, c'est parce que nous avons perdu la direction du bien. Ce qui perturbe l'orientation vers le bien, c'est l'identification à la matière, l'attachement aux apparences temporaires.

Apprenez à reconnaître l'essence éternelle derrière chaque chose, et vous voilà guéri de la corruption. Apprenez à percer le voile de la matière qui dissimule le vrai, et vous voilà citoyen du séjour des éternels. Car dès lors qu'on perçoit le vrai derrière les apparences — l'éternité derrière le temps, l'être derrière le devenir, la vie derrière la mort — on est affranchi de la corruption.

Conclusion

La corruption, chez Platon, n'est pas seulement un vice moral ni une simple dégradation physique : c'est une loi métaphysique qui régit notre monde sensible. Tout ce qui existe est soumis à la génération et à la corruption, au cycle de la naissance et de la mort. Mais l'être humain, par son esprit, peut accéder au monde intelligible des essences éternelles et ainsi échapper à la corruption. La philosophie est cet exercice de détachement du corps et des apparences pour contempler le vrai, le beau et le bien en soi.

Sources