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Réflexions libres d’un citoyen français : Éthique, philosophie et politique

Ce qui se passe vraiment dans la tête de nos « élites » | Jacques Généreux

Par Abel PERROT, le

Vidéo publiée le 9 mai 2026 par Praxis, le média d’action citoyenne fondé par François Boulo, avec pour invité(e) Jacques Généreux.

L’essentiel

  • Pour l’économiste Jacques Généreux, l’obstination des élites dans des politiques qui échouent ne s’explique pas seulement par la défense d’intérêts de classe, mais aussi par une forme de bêtise : l’incapacité à reconnaître ses erreurs.
  • Le néolibéralisme fonctionne comme une religion : quand les faits le contredisent, c’est la réalité qui aurait tort.
  • La compétition généralisée épuise les esprits, favorise la pensée réflexe et détruit l’intelligence ; nous ne vivons pas en démocratie mais en « égocratie ».
  • Sa piste : des assemblées citoyennes tirées au sort qui font la loi, les partis devenant de simples centres de propositions.

L’invité

Jacques Généreux est maître de conférences à Sciences Po, membre des Économistes atterrés et de l’Association française d’économie politique, auteur de nombreux manuels d’économie. Ancien du Parti socialiste puis cofondateur du Parti de gauche avec Jean-Luc Mélenchon, il s’est retiré de tout engagement partisan depuis 2017. Ses recherches s’étendent désormais à la psychologie sociale et cognitive ; il est l’auteur de Quand la connerie économique prend le pouvoir.

Une religion néolibérale

Il distingue deux néolibéralismes. Celui du colloque Lippmann (1938) était majoritairement une « troisième voie » entre socialisme et capitalisme, qui inspirera la social-démocratie d’après-guerre. Celui qui triomphe à partir des années 1980 vient de la Société du Mont-Pèlerin (1947), de Hayek et de l’école de Chicago (Milton Friedman). Il repose sur trois piliers :

  • l’individualisme méthodologique : il n’y a pas de société, seulement des individus libres, rationnels et seuls responsables de leurs choix ;
  • l’ordre spontané : la libre interaction des individus produit un ordre meilleur que toute décision politique ;
  • le modèle néoclassique : la concurrence généralisée garantirait l’équilibre, l’efficacité et une répartition juste.

Si un problème apparaît (chômage, pauvreté, crises), c’est forcément qu’il n’y a pas assez de concurrence. Une philosophie ou une science acceptent d’être réfutées par les faits ; ici, « la réalité a tort ». D’où le terme de religion, voire de fanatisme : Milton Friedman a conseillé le Chili de Pinochet, et Hayek a déclaré au journal chilien El Mercurio qu’il préférait « un dictateur libéral » à « un gouvernement démocratique manquant de libéralisme ». Les ordolibéraux allemands, comme Wilhelm Röpke (Au-delà de l’offre et de la demande), ne partageaient pas cette position.

L’absurdité de la réponse à la crise de 2008

Après 2008, refusant toute relance keynésienne, les gouvernements européens ont baissé les prélèvements sur les entreprises pour les rendre compétitives. Jacques Généreux y voit une accumulation d’absurdités :

  • pour ne pas creuser les déficits, on réduit les recettes, ce qui les creuse à coup sûr pour un retour incertain ;
  • on refuse de relancer la demande intérieure, mais on cherche à relancer celle des étrangers ;
  • les pays européens étant leurs principaux clients mutuels, si tous deviennent « compétitifs », personne ne l’est ;
  • on sait depuis Keynes que les entreprises n’investissent pas dans une économie à plat, même avec du crédit bon marché.

Résultat : pour ne pas dépenser 100 milliards de relance, on accumule 400 à 500 milliards de dette supplémentaire en quelques années.

Lutte des classes ou bêtise ?

Ces politiques profitent incontestablement aux plus riches, et la grille de la lutte des classes garde sa validité. Mais peut-on croire que tous les responsables politiques, de droite comme de gauche, et tous les journalistes se lèvent le matin pour enrichir les riches et « massacrer les pauvres » ? La psychologie enseigne qu’en général, celui qui défend une idée y croit sincèrement. Le problème est donc d’avoir des gouvernants convaincus d’œuvrer au bien commun, y compris quand ils font du mal.

Il définit l’intelligence non comme une qualité qu’on a, mais comme une « boîte à outils » rationnelle et émotionnelle que chacun possède. La bêtise est la suspension de l’effort nécessaire pour s’en servir : le cerveau, conçu pour la survie et la vie sociale plutôt que pour la vérité, se fie à sa première impression. La bêtise ordinaire se corrige ; la « bêtise ancrée » s’entête ; la « connerie » est le stade où l’on ne peut plus faire machine arrière, quels que soient les faits. Les diplômes n’en protègent pas, au contraire : les intellectuels sont plus habiles à rationaliser leurs erreurs. Et depuis les années 1980, les universités n’enseignent plus que le modèle néoclassique, sans histoire de la pensée économique ni pluralisme : des générations de dirigeants, de journalistes et d’entrepreneurs en sont sortis convaincus qu’il s’agissait de la science.

La compétition, fabrique de bêtise

Réfléchir exige du temps, de la disponibilité et de l’énergie, ce que détruit une société de compétition généralisée. Depuis les années 1980-1990, la « guerre économique » entre nations se répercute en rivalités entre régions, villes et salariés, jusque dans les familles où l’on angoisse les enfants avec la réussite scolaire, et désormais sur les réseaux sociaux. Le stress et la peur déclenchent la pensée réflexe. C’est la « dissociété ».

Pourtant, notre espèce est d’abord coopérative : l’animal le plus faible du monde vivant n’a survécu que par la communication, l’empathie et la cohésion. Faute de blocages biologiques de la violence, comme chez les loups, sa régulation est uniquement sociale. Quand une société cesse d’investir dans l’éducation et la solidarité, la rivalité et la violence reprennent le dessus. Il en donne pour exemple la délinquance des jeunes, que seule la prise en charge éducative peut prévenir : la menace de la peine ne dissuade que les fraudeurs rationnels, pas des enfants laissés sans repères.

La gauche, convertie fanatique

La gauche n’a pas été épargnée, au contraire. Au milieu des années 1990, treize des quinze pays de l’Union européenne étaient gouvernés par des socialistes ou des sociaux-démocrates, qui ont accéléré la libéralisation financière ; aux États-Unis, l’administration Clinton a libéralisé les produits dérivés à l’origine de la crise de 2008. La libre circulation des capitaux a inversé la logique du capitalisme : le profit n’est plus un résidu après salaires, impôts et investissements, mais un rendement exigé d’avance (10 à 15 %), le reste devenant la variable d’ajustement.

Pour lui, la droite est restée fidèle à ses valeurs, tandis que la gauche a trahi les siennes. Or le converti est le plus fanatique : pour supporter d’avoir renié ses idéaux de jeunesse, il doit rationaliser sa conversion, s’inventer l’absence de « marges de manœuvre », puis ne plus jamais en démordre. Il y voit l’explication de l’incapacité de François Hollande à reconnaître l’échec du CICE.

Égocratie et intelligence collective

La plupart des biais cognitifs convergent vers un « biais égocentrique » : nous raisonnons à partir de notre point de vue et généralisons notre expérience. Or l’économie globale n’est pas la somme des comportements individuels : si chacun épargne par prudence, la crise s’aggrave et l’épargne totale baisse (le paradoxe de Keynes). Le système électoral exacerbe ce biais : on ne demande pas aux citoyens ce qu’il faut faire pour la société, mais qui doit les représenter, et les élus, pour être réélus, défendent leur clientèle. C’est l’« égocratie », et un « inconscient de classe » qui suspend l’empathie, même chez des gens bienveillants.

La bonne nouvelle est paradoxale. Notre propension à vouloir avoir raison fait de nous d’excellents détecteurs des erreurs d’autrui. Dans un groupe coopératif et non rivalitaire, ce biais devient intelligence collective : la science progresse ainsi, en découvrant des erreurs. Les centaines de conventions citoyennes menées en Europe le montrent : des citoyens tirés au sort, informés pendant des semaines, parviennent dans trois cas sur quatre à des avis raisonnables approuvés à 75 ou 80 %, beaucoup changeant d’avis, d’extrême droite comme de gauche.

Sa proposition : la loi serait décidée par des assemblées citoyennes tirées au sort, rémunérées et entourées d’experts, pour des mandats de quelques années ; l’exécutif se contenterait d’appliquer. Les partis subsisteraient comme centres de propositions représentant la diversité des valeurs, sans pouvoir à conquérir, ce qui n’attirerait plus que des gens animés par leurs convictions et non par la « lutte des places ».

Il conclut par un conseil qu’il donne à ses étudiants : se débarrasser de l’amour-propre et de l’espérance, source de déception et parfois de fanatisme. Personne ne change seul l’histoire ; elle change quand des millions de personnes font ce qu’elles pensent devoir faire. Il faut choisir son camp et ses valeurs et s’y tenir : c’est la seule réussite qui dépende de nous.

Ce résumé rend compte de la thèse défendue par la vidéo ; il ne vaut pas approbation. Praxis assume une ligne engagée : son propos est à confronter à d’autres sources.

Source : Ce qui se passe vraiment dans la tête de nos « élites » | Jacques Généreux, praxismedia.fr, consulté le 20 octobre 2026, également publiée sur YouTube.

Sources