Pourquoi les femmes ont laissé la guerre et le pouvoir aux hommes | Véra Nikolski
Vidéo publiée le 6 juin 2026 par Praxis, le média d’action citoyenne fondé par François Boulo, avec pour invité(e) Véra Nikolski.
L’essentiel
- Pour Véra Nikolski, l’émancipation des femmes doit autant, sinon plus, aux transformations matérielles issues de la révolution industrielle (temps libéré, baisse de la mortalité infantile) qu’aux idées et aux luttes féministes.
- Le mythe des Amazones et du matriarcat primitif ne résiste pas aux données : la division sexuelle du travail est un quasi-invariant des sociétés préindustrielles.
- Son explication, démographique : un groupe qui confie les activités dangereuses aux hommes préserve sa capacité de reproduction, limitée par le nombre de femmes. Ces cultures ont prospéré, avec pour revers le monopole masculin des armes et le confinement des femmes.
- Cette « loi » ne joue plus dans un monde où les risques mortels ont presque disparu ; mais une crise énergétique ou climatique pourrait faire régresser les droits des femmes.
L’invitée
Véra Nikolski est normalienne, docteure en science politique et haute fonctionnaire. Elle s’est fait connaître en 2023 avec Féminicène, puis a publié avec l’ingénieur et physicien Nicolas Pichoff Pourquoi les Amazones n’existent pas.
Une approche matérialiste de l’émancipation
Le récit dominant attribue l’égalisation des conditions entre hommes et femmes à la diffusion des idées progressistes et aux luttes des femmes. Véra Nikolski ne le juge pas faux, mais incomplet. Il n’explique ni pourquoi l’égalité devient pensable à un moment précis, alors que les femmes n’ont pas attendu ce moment pour être insatisfaites, ni pourquoi elle triomphe à peu près simultanément dans tout l’Occident.
Elle s’intéresse aux conditions matérielles, « au sens le plus humble du marxisme ». La révolution industrielle, par le recours massif à l’énergie, a transformé la vie des femmes de deux façons :
- le temps quotidien : au-delà des appareils ménagers, toute l’infrastructure (eau courante, électricité, logistique commerciale) a réduit à presque rien les tâches domestiques ;
- le temps d’une vie : dans les sociétés préindustrielles, un enfant sur deux n’atteignait pas l’âge adulte, ce qui imposait de nombreuses grossesses. La baisse de la mortalité infantile a libéré des années.
Cette disponibilité a rencontré la demande de main-d’œuvre du capitalisme industriel, apportant aux femmes l’autonomie financière, condition de toute indépendance. Ce n’est pas le capitalisme en tant que tel qui émancipe, précise-t-elle, mais l’industrialisation : l’URSS et les autres pays communistes ont connu la même évolution. Cette lecture évite aussi de juger « barbares » les sociétés passées : dans leurs conditions, nous n’aurions sans doute pas fait mieux.
Le mythe des Amazones
L’idée d’un âge d’or féminin est ancienne : mythes du matriarcat primitif, Le Droit maternel de Bachofen au XIXe siècle, reprise par Engels, puis par le féminisme spiritualiste et l’écoféminisme. L’anthropologie l’a vite abandonnée, faute du moindre exemple documenté d’une société dominée par les femmes. La définition a ensuite glissé vers des sociétés « égalitaires » ou matrilinéaires.
La critique actuelle vise surtout le consensus sur la division sexuelle du travail, résumé par l’ouvrage classique Man the Hunter : chez les chasseurs-cueilleurs, la chasse au gros gibier et le maniement des armes tranchantes étaient masculins, la cueillette, les soins aux enfants et la préparation de la nourriture féminins. L’anthropologue Françoise Héritier y voyait la première binarité de la pensée humaine. Quelques articles très médiatisés affirment le contraire, s’appuyant sur des squelettes ou des relectures de sources ethnographiques. Les spécialistes, comme Christophe Darmangeat ou Anne Augereau, les critiquent. Les données directes sont rares, mais l’ethnographie montre une quasi-universalité du monopole masculin sur la chasse au gros gibier, avec de rares exceptions, comme les Agta des Philippines. Même là où les femmes participent, c’est souvent comme rabatteuses plutôt qu’à la mise à mort. La prudence des chercheurs est exploitée par ceux qui leur reprochent un manque d’« audace ».
La démonstration par l’absurde
Véra Nikolski et Nicolas Pichoff proposent un raisonnement différent. Supposons, comme le veut une idée à la mode (David Graeber et David Wengrow, Au commencement était…), que toutes les organisations aient été possibles, y compris des sociétés où les femmes chassent seules ou à parité. Que se passe-t-il ?
Un groupe ne survit que s’il se reproduit à chaque génération ; notre espèce, qui a frôlé l’extinction et vu disparaître ses cousins, fait peu d’enfants. Or la reproduction est limitée par les femmes : gestation et allaitement ont des durées incompressibles. Dans un groupe de vingt hommes et vingt femmes, perdre dix-neuf hommes laisse intacte la capacité de reproduction ; perdre dix-neuf femmes l’effondre. Les modélisations informatiques de Nicolas Pichoff montrent que, quelles que soient les valeurs retenues, un groupe qui expose ses femmes aux activités mortelles décline sur des dizaines ou des centaines de générations. Il disparaît, est absorbé ou adopte le modèle de ses voisins. Nous descendons tous de groupes qui ont confié les risques aux hommes : c’est une « stratégie évolutivement stable ».
Les activités les plus risquées sont celles qui éloignent du foyer, mobilisent beaucoup de puissance ou exposent à des étrangers hostiles : chasse au gros gibier pendant plusieurs jours, exploration, défense. Les moins risquées, près du foyer (soins, cueillette), reviennent aux femmes.
De la division du travail à la domination
Pourquoi cette division s’est-elle accompagnée, presque partout, d’une prééminence masculine ? Simone de Beauvoir évoquait un « impérialisme de la conscience » qui transforme toute différence en ascendant. L’anthropologue Paola Tabet a montré le lien entre monopole des armes et domination : un groupe spécialisé dans la violence face à un groupe qui en est exclu crée un déséquilibre difficile à ne pas exploiter. Françoise Héritier ajoutait le besoin de contrôler la filiation, la maternité étant certaine et la paternité non.
L’apport du livre : les femmes, ressource démographique à protéger, ont été placées au foyer, lieu le plus sûr mais le plus reculé. Les protéger revenait à les confiner. Comme elles ont une volonté propre, contrairement au trésor d’un dragon, il a fallu des normes et des tabous ; les cultures qui les ont imposés ont mieux survécu. Le sociologue Bernard Lahire souligne aussi l’assimilation des femmes aux enfants, comme êtres fragiles. Véra Nikolski parle d’une « transaction patriarcale », inconsciente : les hommes avaient plus de mobilité et de pouvoir de décision, mais payaient par une surmortalité, car manier la violence, c’est aussi la subir ; les femmes, elles, supportaient le risque de l’accouchement.
Une loi qui ne joue plus
Cette « loi » ne vaut que lorsque les risques mortels sont élevés. Avec la révolution industrielle, les risques non arbitrables (famines, épidémies, mortalité infantile) comme les risques arbitrables (accidents liés aux activités) se sont effondrés : mourir avant l’âge de se reproduire est devenu presque impossible. La division sexuelle du travail n’a donc plus de justification, d’où la mixité de nombreux métiers.
Les écarts persistants tiennent en partie à des représentations culturelles sédimentées sur des centaines de milliers d’années. Mais les préjugés n’expliquent pas tout : le droit et la médecine, autrefois masculins et prestigieux, se sont massivement féminisés (environ 80 % de femmes à l’École nationale de la magistrature), plus que les sciences, pourtant ouvertes plus tôt, comme en témoigne Marie Curie. Et le « paradoxe norvégien » veut que les femmes soient moins nombreuses dans les filières scientifiques des pays les plus égalitaires que dans des pays comme l’Iran ou l’Algérie. Une part d’inné, liée à cette longue histoire, n’est pas exclue ; si elle existe, elle devrait s’estomper avec le temps.
Contre les mythes, pour l’action
Le mythe du matriarcat était à l’origine misogyne : dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, il racontait un âge où les femmes régnaient mal, avant que les hommes ne rétablissent l’ordre. Certains courants féministes l’ont inversé en âge d’or perdu, déjà mobilisé par Christine de Pizan dans La Cité des dames. L’intention est noble, mais Véra Nikolski la juge contre-productive : fonder une lutte sur des faits faux conduit à une action mal orientée et discrédite le mouvement.
Le matérialisme n’est pas démobilisateur, au contraire. Un déterminisme dit « si A, alors B » : connaître les conditions permet d’agir sur elles. Elle cite Engels commentant Hegel, pour qui la liberté est la compréhension de la nécessité : on ne vole pas en décidant de voler, mais en comprenant l’aérodynamique.
Or les conditions matérielles pourraient se dégrader : raréfaction des ressources, crises énergétiques, dérèglement climatique, autant de menaces sur la « civilisation thermo-industrielle » qui a rendu possible l’égalité. Dans un monde plus pauvre, plus manuel et plus risqué, les droits des femmes régresseraient. Il ne s’agit pas de défendre le capitalisme tel qu’il est, mais de préserver dans toute transition les infrastructures matérielles dont dépendent ces droits. Elle relève enfin un autre défi, la chute mondiale de la natalité, et conclut sur une note d’optimisme : une espèce fragile mais résiliente, qui a transformé un « petit caillou noir », le charbon, en source d’énergie capable d’envoyer des fusées vers les étoiles, peut comprendre ses contraintes pour mieux s’en libérer.
Ce résumé rend compte de la thèse défendue par la vidéo ; il ne vaut pas approbation. Praxis assume une ligne engagée : son propos est à confronter à d’autres sources.
Source : Pourquoi les femmes ont laissé la guerre et le pouvoir aux hommes | Véra Nikolski, praxismedia.fr, consulté le 20 octobre 2026, également publiée sur YouTube.
Sources
- Vidéo
-
Site web
Pourquoi les femmes ont laissé la guerre et le pouvoir aux hommes | Véra Nikolski (nouvel onglet)
Page de la vidéo sur praxismedia.fr, source de cet article.