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Réflexions libres d’un citoyen français : Éthique, philosophie et politique

La philosophie des Lumières

Par Abel PERROT, le

Épisode de la chaîne Le Précepteur, consacrée à la vulgarisation philosophique par Charles Robin, publié le 9 septembre 2022 (40 min). Avec 425 711 vues au 20 octobre 2026, c’est l’une des vidéos les plus vues de la chaîne parmi celles qui touchent à la politique.

L’essentiel

  • Les Lumières, mouvement européen du XVIIIe siècle porté par Voltaire, Diderot, Montesquieu ou Rousseau, ont façonné l’esprit occidental moderne. Nous en sommes les « héritiers inconscients ».
  • La lumière symbolise la connaissance. Le premier pilier du mouvement est la raison, opposée non à la religion en soi, mais à la superstition et au pouvoir de l’Église.
  • L’universalité de la raison rend le savoir accessible à tous, d’où le mot d’ordre de Kant : Sapere aude, « ose penser par toi-même », et l’idéal d’autonomie qui fait sortir l’homme de « l’état de tutelle ».
  • Les Lumières combattent le préjugé et l’intolérance, remettent en cause la tradition, réhabilitent le plaisir et défendent la liberté individuelle, politique comme économique, d’où naîtra le libéralisme.
  • Raison, liberté et individu s’unissent dans l’idéal du progrès. Mais cet universalisme a pu justifier le colonialisme. Rousseau fut l’un des rares à voir que le progrès des connaissances n’apporte pas forcément un progrès moral.

La symbolique de la lumière

Comprendre les Lumières, c’est, selon Charles Robin, comprendre notre propre mentalité. Le mouvement s’est diffusé en France, en Allemagne, en Angleterre et, par ricochet, aux États-Unis. L’allemand Aufklärung et l’anglais Enlightenment insistent sur l’idée d’éclairer, de diffuser. Partout, la lumière symbolise la connaissance. On demande à quelqu’un de nous « éclairer », un propos confus est « obscur », et « lucide », du latin lucere, « luire », signifie clairvoyant. Le projet des Lumières est de diffuser la connaissance, ce qui renvoie à un premier concept, la raison.

La raison contre la superstition

Au XVIIIe siècle, l’Église catholique exerce une forte influence, notamment sur la culture et l’instruction, dans une monarchie de droit divin où le clergé forme le premier ordre. Pour les Lumières, l’Église est l’ennemie jurée de la raison. L’Église, et non la religion : beaucoup de philosophes des Lumières sont croyants. Voltaire lui-même est déiste :

L’univers m’embarrasse, et je ne puis songer / Que cette horloge existe et n’ait point d’horloger.

La raison n’est donc pas incompatible avec la religion, mais avec la superstition. Celle-ci prête à Dieu une volonté, en particulier celle d’être obéi : les dix commandements, les péchés capitaux, l’enfer suspendu comme une épée de Damoclès. Pour les Lumières, c’est de l’anthropomorphisme, qui prête à Dieu des sentiments humains, au même titre que voir dans la foudre sa colère. Et rien ne prouve que l’enfer existe ni que Dieu nous surveille. On peut croire en Dieu comme principe créateur ou cause première, ce qui relève d’une approche philosophique. Mais un « patriarche à barbe blanche » qui nous épie n’a pas de sens. Il en va de même des chats noirs, des échelles et des miroirs brisés : la notion de porte-malheur, comme celle de porte-bonheur, ne repose sur aucune raison.

Les Lumières pratiquent un véritable militantisme de la rationalité, qui dénonce et ridiculise l’irrationalité religieuse et les préjugés. Voltaire signait ses lettres « Écrasons l’infâme », cri de ralliement contre l’obscurantisme. Dans Zadig, il se moque de la question de savoir s’il faut entrer dans le temple de Mithra du pied gauche ou du pied droit. Nos croyances reflètent moins la volonté de Dieu que ce que nous projetons sur elle. Le vrai blasphème ne serait pas de se moquer des croyances, mais de prêter à Dieu nos propres inventions.

Le tremblement de terre de Lisbonne

Le séisme du 1er novembre 1755 fit entre 50 000 et 70 000 victimes, le jour de la Toussaint. L’interprétation superstitieuse y vit un châtiment divin. Voltaire répond dans son Poème sur le désastre de Lisbonne :

Direz-vous, en voyant cet amas de victimes : / « Dieu s’est vengé, leur mort est le prix de leurs crimes » ? / Quel crime, quelle faute ont commis ces enfants / Sur le sein maternel écrasés et sanglants ?

Une punition suppose un crime. Sans crime, de deux choses l’une : ou Dieu n’est pas à l’origine du séisme, ou il est injuste, et pour un croyant la seconde hypothèse coûte plus cher encore. Rien ne peut donc être placé au-dessus de la raison, arbitre impartial qui s’appuie sur le factuel et le démontrable.

L’esprit scientifique et l’universalité de la raison

L’idéal des Lumières est l’esprit scientifique : investigation rationnelle, démonstration, logique, distinction entre croyance et connaissance. Leurs précurseurs sont Galilée, Newton et Descartes, qui ont montré que la raison peut expliquer des phénomènes jusque-là réservés à l’esprit divin. La religion perdait ainsi le monopole de la connaissance, au profit d’un savoir plus efficace parce que vérifiable par tous. D’où les procès en hérésie. Charles Robin précise que celui de Galilée portait sur la rotation de la Terre autour du Soleil, et non sur sa rotondité. Ce fut aussi un procès politique, dans le contexte de la lutte contre le protestantisme. Les philosophes des Lumières penchaient d’ailleurs souvent vers le protestantisme, plus libéral et moins littéraliste dans sa lecture de la Bible.

La révolution culturelle des Lumières est de dire que la connaissance est accessible à tous. Le savoir théologique est réservé à une élite formée aux textes. La raison, elle, n’est pas un privilège de classe : tout le monde comprend que deux et deux font quatre, alors que comprendre la Trinité est une autre affaire. C’est ce que Kant appelle l’universalité de la raison. Ce qui est logique l’est pour tous, ce qui permet de dépasser les conflits de croyances, où l’on est condamné au désaccord. Voltaire le dit dans L’Ingénu : « Il n’y a point de secte en géométrie. »

Descartes joue un rôle précurseur. Il est le premier à penser la connaissance à partir de la raison et non de Dieu, et le « je pense, donc je suis » définit l’homme par sa raison. L’homme n’a donc pas à se soumettre à des dogmes irrationnels ni à des règles arbitraires.

« Ose penser par toi-même »

Le mot d’ordre des Lumières est de penser par soi-même, sans recevoir sa pensée d’une autorité extérieure qui prétendrait mieux savoir. Kant le formule dans Qu’est-ce que les Lumières ? : Sapere aude, « aie le courage de te servir de ton propre entendement ». C’est l’autonomie, du grec autos nomos, se donner ses propres règles, y compris de pensée. La seule autorité légitime est la raison, autorité impartiale qui n’en est pas vraiment une.

Pour Kant, les Lumières sont « la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable », le passage de la minorité à la majorité, l’âge de raison où l’on prend des décisions éclairées. Devenir autonome intellectuellement, c’est aussi devenir responsable moralement. Le pouvoir religieux, et le pouvoir politique absolutiste, déresponsabilisent les individus en les infantilisant : ils leur demandent d’obéir aveuglément aux dogmes plutôt que de réfléchir.

L’œuvre emblématique du mouvement est l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, « dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers ». Elle diffuse un savoir jusque-là réservé à l’élite et fournit des armes à la pensée critique, car on ne pense qu’à partir d’un savoir.

Contre le préjugé et la tradition

Le savoir désamorce le préjugé, l’idée « jugée avant » d’être connue, admise sans preuve. Le préjugé est dangereux par le risque d’erreur, mais surtout par sa conséquence, l’intolérance. Raison, esprit critique et tolérance vont donc ensemble, et le combat des Lumières devient politique.

Pour les Lumières, la tradition est le véhicule de l’intolérance. La querelle des Anciens et des Modernes, née à l’Académie française au XVIIe siècle, opposait les partisans des modèles antiques à ceux qui voulaient renouveler les codes et les normes. Rousseau est peut-être le seul philosophe des Lumières à se ranger du côté de la tradition, lui qui juge que le progrès des sciences s’est accompagné d’une dépravation morale. Pour tous les autres, la tradition enferme et entrave la créativité, quand la modernité fait avancer.

Les Lumières valorisent aussi la diversité culturelle contre l’appartenance au groupe : les Lettres persanes de Montesquieu, ou le vieux musulman qui cultive son jardin à la fin de Candide. Charles Robin y voit les débuts de l’orientalisme. Elles réhabilitent enfin le plaisir contre le sacrifice et l’abnégation. Voltaire, dans Le Mondain, sous-titré « Apologie du luxe », affirme la supériorité du plaisir sur la vertu :

J’aime le luxe, et même la mollesse, / Tous les plaisirs, les arts de toute espèce […]. / Le superflu, chose très nécessaire, / A réuni l’un et l’autre hémisphère. […] / Il leur manquait l’industrie et l’aisance : / Est-ce vertu ? C’était pure ignorance.

Ce principe de plaisir, que l’on retrouvera chez Freud, découle du matérialisme, pour qui rien n’existe hors de la matière et nos concepts moraux émanent du corps. La vertu, l’honneur et le sacré deviennent des croyances sans réalité objective. Le plaisir, le commerce et la liberté en ont une.

La liberté et la naissance du libéralisme

Les Lumières combattent l’absolutisme, ce qu’on appellerait aujourd’hui le totalitarisme, au nom de la liberté. Ce n’est pas la liberté stoïcienne, maîtrise de ses passions, mais la liberté moderne, absence de contrainte, droit de penser, d’agir et de s’exprimer sans entrave. C’est le fondement du libéralisme, à la fois politique, qui laisse chacun suivre sa conception du bien, et économique, qui défend la liberté d’entreprise, des échanges et des contrats sans intervention de l’État.

Charles Robin rappelle qu’Adam Smith admirait Voltaire. Leur point commun est la souveraineté de l’individu. Chez Voltaire, l’État n’a pas à interférer dans les conceptions morales ; chez Smith, dans les échanges économiques. Opposer libéralisme politique et libéralisme économique serait, selon lui, « une faute ». Ce sont deux applications complémentaires d’un même principe de liberté individuelle, qui « ne se découpe pas ».

Le progrès et son paradoxe

Malgré leurs désaccords, les Lumières partagent trois principes : la raison contre la superstition, la liberté contre l’oppression, l’individu comme seule source légitime de ses choix. Ils s’unissent dans un principe plus large, le progrès. Les Lumières se voient comme une avant-garde qui conduira l’humanité hors de l’obscurantisme, dans une Europe transformée par la science, les explorations, l’imprimerie, la chimie et la médecine. L’esprit moderne est optimiste, confiant dans le progrès et universaliste.

Le grand paradoxe est que cet universalisme a conduit à ce qu’il dénonçait : le colonialisme. En 1885, Jules Ferry déclare que « les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures », celui et le devoir de les civiliser. La phrase choque aujourd’hui. Pour un partisan du progrès au XIXe siècle, sortir l’humanité de l’ignorance passait pour un geste altruiste. Diderot lui-même, dans le Supplément au voyage de Bougainville, fait dire à un vieux Tahitien : « Nous ne voulons point troquer ce que tu appelles notre ignorance contre tes inutiles lumières. »

Les Lumières peuvent ainsi conduire à l’obscurantisme quand elles sont trop sûres d’elles. Charles Robin conclut que le plus critique d’entre eux, Rousseau, fut peut-être le seul à entrevoir les limites de cette idéologie du progrès. Il avait vu que le progrès des connaissances n’apporte pas forcément un progrès moral, et que nous sommes aveugles à notre propre fanatisme dès lors que nous croyons agir pour le bien.

Notions clés

  • Lumière : le symbole de la connaissance qui éclaire.
  • Raison contre superstition : critique de l’Église et de l’anthropomorphisme, non de la foi déiste.
  • Universalité de la raison : un savoir accessible à tous (« point de secte en géométrie »).
  • Autonomie : Sapere aude, sortir de l’état de tutelle (Kant).
  • Préjugé et intolérance : le savoir comme remède.
  • Querelle des Anciens et des Modernes : la tradition contre la modernité.
  • Liberté moderne : l’absence de contrainte, socle du libéralisme politique et économique.
  • Progrès : l’idéal universaliste et son revers colonial.

Source : La philosophie des Lumières, le-precepteur.fr, consulté le 20 octobre 2026 ; résumé établi d’après la transcription de l’épisode.

Sources