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Le Tract

Réflexions libres d’un citoyen français : Éthique, philosophie et politique

Platon – Le problème de la démocratie

Par Abel PERROT, le

Épisode de la chaîne Le Précepteur, consacrée à la vulgarisation philosophique par Charles Robin, publié le 20 février 2026 (48 min). Avec 346 320 vues au 20 octobre 2026, c’est l’une des vidéos les plus vues de la chaîne parmi celles qui touchent à la politique.

L’essentiel

  • Contrairement à une idée répandue, Platon n’était pas démocrate. Il était même antidémocrate. Avoir vécu dans l’Athènes démocratique ou être philosophe ne fait pas de lui un démocrate, et Charles Robin met en garde contre l’« anachronisme épistémologique ».
  • Platon a une raison personnelle : c’est la démocratie athénienne qui a condamné à mort son maître Socrate, sous l’influence des sophistes.
  • Il a aussi une raison philosophique. Sa cité idéale, la kallipolis, n’est ni libre ni égale. Elle est ordonnée : chacun y est à sa place, à l’image du cosmos et de l’âme, et des philosophes-rois la gouvernent.
  • Toute réalité matérielle dégénère. Les régimes se succèdent en déclinant : aristocratie, timocratie, oligarchie, démocratie, tyrannie.
  • La démocratie, fondée sur l’égalité et la liberté, produirait l’indistinction, la licence et la démagogie. Son excès de liberté appellerait la tyrannie. Charles Robin y voit une clé pour comprendre la polarisation politique actuelle.

Une idée reçue

À la faculté, Charles Robin a rencontré beaucoup d’étudiants persuadés que Platon défendait la démocratie, au motif que « la Grèce antique, c’est la démocratie ». Mais avoir vécu à cette époque ne fait pas de lui un démocrate, pas plus que tous ceux qui ont vécu sous Staline n’étaient staliniens. Autre confusion : être philosophe signifierait être pour l’égalité, la liberté et le progrès. C’est une projection due aux philosophes humanistes de la modernité. Dans l’Antiquité, l’humanisme, la démocratie et la liberté individuelle ne faisaient pas partie du « logiciel philosophique ». Il faut se garder de lire le passé avec des catégories qui ne sont pas les siennes.

Une raison personnelle : la mort de Socrate

La raison biographique est simple : la démocratie a condamné Socrate à mort. L’Apologie de Socrate montre que le système judiciaire athénien, fondé sur le vote des citoyens, a profité non au philosophe, à la vérité et à la vertu, mais aux démagogues, les sophistes. Ils ont fait condamner Socrate sur la base de rumeurs et de déformations, en attisant la colère et le désir de vengeance des citoyens, ce que Nietzsche aurait appelé le ressentiment. La démocratie apparaît alors moins comme le pouvoir du peuple que comme celui de l’orateur, du « communicant », bref de l’apparence. Pour obtenir l’assentiment du peuple, il ne faut pas être sage, mais habile à manipuler l’opinion.

La cité idéale : chacun à sa place

Pour comprendre la raison philosophique, il faut partir de la cité idéale, la kallipolis, la « belle cité ». Ce n’est ni une société de gens libres ni une société de gens égaux. C’est une société où chacun remplit la fonction qui lui revient, où chacun est à sa place. Aujourd’hui, on appellerait cela une dictature, parce que la liberté individuelle est devenue une valeur cardinale. Mais ce critère ne date que de la Révolution française. Auparavant, on pensait la société non en termes d’individus et de liberté, mais d’ordre.

L’ordre n’est pas ici répression, mais harmonie, la juste disposition, au double sens de justesse et de justice. Pour les Anciens, c’est la même chose, l’équilibre. Une décision de justice est juste quand la peine est proportionnée, d’où la balance, et un calcul est juste quand les deux côtés du signe égal s’équilibrent. La cité doit refléter l’harmonie qui régit l’univers, le cosmos, mot qui signifie justement ordre.

Platon ne sépare pas le politique du métaphysique. Aujourd’hui, un candidat qui promettrait d’appliquer « son programme métaphysique » passerait pour fou. Depuis 1905 en France, on sépare le temporel du spirituel : la politique s’occupe des retraites, de l’éducation ou de la santé. Pour Platon, la même harmonie place les astres, les fonctions de l’âme et les individus de la cité. Charles Robin propose l’image de poupées russes : la grande est l’ordre cosmique, la moyenne l’ordre politique, la petite l’ordre individuel. C’est une théorie des correspondances entre macrocosme et microcosme, où ce qui est en bas doit être comme ce qui est en haut.

La cité idéale a donc trois étages, comme l’âme.

  1. Les producteurs, en bas, assurent les besoins matériels. Ils correspondent à l’epithumia, la partie désirante de l’âme, logée dans le ventre et le bas-ventre : manger, se reproduire.
  2. Les guerriers, au milieu, défendent la cité. Ils correspondent au thumos, siège de l’ardeur, du courage et de la volonté, logé dans la poitrine. « Cœur » et « courage » ont la même étymologie.
  3. Les philosophes-rois, ou gardiens, en haut, correspondent au logos, la raison. Ils connaissent le bien en soi et la justice, vers lesquels la cité doit tendre. D’où la formule célèbre : il faut que les philosophes deviennent rois ou que les rois deviennent philosophes. Le philosophe ne se contente pas de connaître le bien, il le pratique. Affranchi de la matière et de la tyrannie du désir, il peut gouverner selon la raison et la vertu.

Ce n’est pas une monarchie mais une aristocratie, au sens étymologique : le gouvernement des aristoi, les meilleurs, c’est-à-dire, si le but est le bien, ceux qui le connaissent le mieux.

La dégénérescence des régimes

Cette cité ne reste pas idéale. Selon une idée platonicienne, tout ce qui naît se corrompt : les objets s’usent, les organismes vieillissent, les régimes déclinent. Chacun porte le germe du suivant. Platon attribue le début de cette chute à un dérèglement quasi mathématique du rythme des naissances, explication que Charles Robin juge « quelque peu ésotérique ».

De l’aristocratie à la timocratie. La timocratie est le gouvernement de l’honneur, celui des guerriers et des ambitieux. Dans la cité idéale, on fait le bien par amour désintéressé du bien. Dans la timocratie, on le fait pour la gloire et la réputation, de même que, pour Kant, être moral par intérêt n’est pas être moral. On passe de l’amour de la vertu à l’amour de son image, de l’unité à la représentation. La noblesse européenne en offre un exemple.

De la timocratie à l’oligarchie. La guerre conduit à l’accaparement des richesses : on conquiert pour prendre ressources et territoires, et les empires sont nés de la conquête. L’accumulation fait naître l’amour des richesses, qui supplante l’amour de la gloire. L’oligarchie, littéralement le « gouvernement du petit nombre », est chez Platon le pouvoir des riches, une ploutocratie. Charles Robin compare ce passage à la bourgeoisie succédant à la noblesse. Le noble se définit par son titre et son honneur, non par l’argent. « Un noble préfère la ruine au déshonneur ; un bourgeois préfère le déshonneur à la ruine. »

Le mouvement suit les étages de l’âme. On passe du logos au thumos, de la tête au cœur, puis du thumos au désir, du cœur au ventre. L’oligarchie est le régime matérialiste par excellence. Le guerrier tenait au moins à un bien immatériel, l’honneur, pour lequel on peut mourir. Le riche ne renonce jamais à la vie matérielle, hors de laquelle sa richesse n’a pas de sens.

La démocratie : égalité, licence, démagogie

De l’oligarchie à la démocratie. La démocratie naît de la colère des pauvres, on dirait aujourd’hui des exploités, contre un régime profondément inégalitaire. C’est un mouvement dialectique : l’oligarchie engendre sa propre contradiction. Les pauvres se liguent pour bannir ou tuer les riches et en finir avec l’exploitation. On pourrait s’en réjouir. Platon répond que cela ne marche pas.

L’égalité comme indistinction. La démocratie repose sur l’égalité. Or il faut une hiérarchie, celle qui régit l’âme et le cosmos. Ce que le peuple appelle égalité, Platon l’appelle indistinction, source de désordre. Il prend l’exemple de la hiérarchie entre générations :

Le maître craint et flatte ses élèves, et les élèves se moquent de leurs maîtres […]. Les jeunes vont de pair avec les vieux et luttent avec eux en paroles et en actions ; les vieux, de leur côté, pour complaire aux jeunes, se font badins et plaisants et les imitent.

L’indistinction entre générations ouvre la voie à toutes les autres : entre le savant et l’ignorant, le vertueux et le corrompu, le philosophe et le sophiste.

La liberté comme licence. Quand l’égalité s’accompagne de la liberté, le désordre devient anarchie. Charles Robin rappelle que les anarchistes citent Proudhon, pour qui « l’anarchie, c’est l’ordre sans le pouvoir ». Mais pour Platon, l’anarchie est le chaos, où le désir individuel remplace le principe du bien. En démocratie, chacun vit comme il lui plaît, c’est-à-dire soumis à ses désirs et à ses passions. C’est une « animalisation », donc une servitude. Platon distingue la liberté réelle de la licence, liberté sans limite qui est en fait démesure. L’illusion démocratique de la liberté cache une servitude tyrannique aux passions.

L’unité perdue. L’oligarchie était déjà un gouvernement du désir, mais d’un seul désir, la richesse. La démocratie multiplie les désirs, et pour Platon le passage de l’unité à la multiplicité est en soi un déclin. Charles Robin note que tenir ce discours aujourd’hui expose à être traité de fasciste. Karl Popper, dans La Société ouverte et ses ennemis, fait d’ailleurs remonter la pulsion totalitaire à Platon, qui s’oppose aux valeurs d’une société libérale, où la liberté et la diversité sont des valeurs cardinales. Platon est un « aristocrate de la vertu », pour qui la société juste repose sur l’ordre et l’unité.

La démagogie. L’homme démocratique est versatile, « qui se verse et se renverse » : capricieux, inconstant, irréfléchi. Gouverné par ses impulsions, il est manipulable par les démagogues, qui lui disent ce qu’il a envie d’entendre. Une société démocratique serait vouée à la manipulation des émotions.

Charles Robin voit dans cette critique quelque chose de presque « authentiquement démocratique », comme La Boétie critique la servitude volontaire au nom de l’émancipation. Ce que Platon vise serait moins la démocratie que l’ochlocratie, le pouvoir de la foule (okhlos). Polybe distinguera la démocratie, où le peuple gouverne par les lois, prémices de la volonté générale de Rousseau, et l’ochlocratie, où la foule gouverne selon ses désirs. Gustave Le Bon étudiera plus tard cette psychologie des foules.

De la démocratie à la tyrannie

Dernière étape : la démocratie engendre la tyrannie. Un excès de désordre crée un désir d’ordre. Dans la confusion et l’instabilité, un tyran surgit comme celui qui va rétablir l’autorité. La vidéo lit le livre VIII de La République :

N’est-il pas vrai que tout d’abord on est libre dans un tel État, que partout y règne la liberté, le franc-parler, la licence de faire ce que l’on veut ? […] Tel est donc, mon ami, le beau et séduisant début de la tyrannie. Car il est certain que tout excès amène généralement une violente réaction, dans les saisons, dans les plantes, dans les corps, et dans les gouvernements plus que partout ailleurs. L’excès de liberté ne peut donc, semble-t-il, aboutir à autre chose qu’à un excès de servitude, et dans l’individu et dans l’État.

Conclusion : une clé pour notre époque

Pour Charles Robin, cette « dialectique du pouvoir » éclaire la polarisation politique contemporaine. On se radicalise dans un sens en réaction à la menace perçue du camp adverse, et les radicalités se nourrissent mutuellement. Tout pouvoir naît en réponse au précédent et porte le germe de celui qui le renversera, et tout excès entraîne l’excès inverse. Un régime dépassé par sa propre logique se crispe, devient la caricature de lui-même et favorise ainsi la réaction qui l’emportera. « L’histoire est tragique », conclut-il, parce qu’elle se répète, parce que nous n’avons pas tiré les leçons d’un philosophe vieux de 2 500 ans, et parce que, lorsque nous nous en rendrons compte, il sera trop tard.

Notions clés

  • Anachronisme épistémologique : lire le passé avec nos catégories.
  • Sophistes et démagogie : le pouvoir de l’orateur sur les passions.
  • Kallipolis : la cité ordonnée, où chacun est à sa place.
  • Correspondances : un même ordre pour le cosmos, la cité et l’âme.
  • Trois parties de l’âme : epithumia (producteurs), thumos (guerriers), logos (philosophes-rois).
  • Dégénérescence des régimes : aristocratie, timocratie, oligarchie, démocratie, tyrannie.
  • Licence : la liberté sans limite, servitude aux passions.
  • Ochlocratie : le pouvoir de la foule, distinct de celui du peuple.
  • L’excès de liberté mène à l’excès de servitude : la naissance de la tyrannie.

Source : Platon – Le problème de la démocratie, le-precepteur.fr, consulté le 20 octobre 2026 ; résumé établi d’après la transcription de l’épisode.

Sources