Élection présidentielle : et si on passait au jugement majoritaire ?
On peut aimer la démocratie et trouver que nos élections sont parfois frustrantes. Entre le vote utile, les candidatures qui s’éliminent de peu, les alliances contre nature et les résultats qui donnent l’impression de ne pas refléter les préférences réelles, le scrutin uninominal à deux tours montre vite ses limites.
Le problème n’est pas que les électeurs voteraient mal. Le problème est que la règle du jeu nous oblige souvent à voter stratégiquement plutôt qu’en fonction de nos convictions. C’est précisément là que le jugement majoritaire entre en scène.
Le scrutin à deux tours n’est pas une fatalité
En France, l’élection présidentielle se déroule au scrutin uninominal à deux tours : on vote pour une seule personne au premier tour, puis les deux candidats arrivés en tête sont départagés au second. Ce système a des qualités, notamment sa simplicité. Mais il produit aussi des effets pervers bien connus.
- Le vote utile. On ne vote pas pour le candidat que l’on préfère, mais pour celui qui a le plus de chances de gagner ou de barrer la route à un adversaire.
- L’élimination prématurée. Un candidat proche de nos idées peut être éliminé à cause de la présence d’un petit candidat qui capte quelques voix.
- Le vote protestataire. On peut être tenté de voter pour quelqu’un que l’on ne souhaite pas réellement voir gouverner, juste pour envoyer un signal.
- La polarisation. Le second tour réduit souvent le choix à deux camps, alors que la société est plus diverse que cela.
L’élection de 2002 est souvent citée en exemple : l’élimination de Lionel Jospin au premier tour a montré qu’avec ce mode de scrutin, la présence ou l’absence de certains petits candidats peut changer radicalement l’issue de l’élection.
Le jugement majoritaire en deux minutes
Le jugement majoritaire est une méthode proposée par les chercheurs Michel Balinski et Rida Laraki. Au lieu de choisir un seul candidat, chaque électeur attribue une mention à chaque candidat, sur une échelle commune :
- Excellent
- Très bien
- Bien
- Assez bien
- Passable
- Insuffisant
- À rejeter
Concrètement, le bulletin ne ressemble pas à un vote classique. On ne coche pas un seul nom : on juge tous les candidats, un par un. On peut ainsi dire qu’un candidat est « très bien », qu’un autre est « passable » et qu’un troisième est « à rejeter ». Chaque électeur dispose du même poids, mais son expression est beaucoup plus riche.
Point clé : on ne fait pas la moyenne des mentions. On cherche la mention majoritaire de chaque candidat, c’est-à-dire la mention médiane : celle qui se situe au milieu du classement des mentions attribuées par les électeurs. En cas d’égalité, on compare les mentions suivantes pour départager les candidats.
Un exemple simple
| Candidat | Mention majoritaire | Interprétation |
|---|---|---|
| Candidat A | Assez bien | La majorité des électeurs le juge au moins « assez bien ». |
| Candidat B | Bien | La majorité des électeurs le juge au moins « bien » : il gagne. |
| Candidat C | Passable | La majorité des électeurs ne lui accorde pas mieux que « passable ». |
Ici, le candidat B l’emporte parce que sa mention majoritaire est meilleure. Il n’a pas besoin d’être le premier choix de chaque électeur : il doit être celui que la majorité juge le plus favorablement, en tenant compte de la nuance.
Pourquoi le jugement majoritaire est plus juste
- Fini le vote utile. On peut exprimer sincèrement son opinion sur chaque candidat, sans avoir à sacrifier son préféré pour éviter un adversaire.
- Les petits candidats ne faussent plus le jeu. Chaque candidat est jugé individuellement. La présence d’un petit candidat ne peut pas éliminer artificiellement un candidat proche.
- Plus de nuance. On ne dit pas seulement « oui » ou « non » à un candidat : on dit à quel point on le juge compétent, acceptable ou inacceptable.
- Un seul tour suffit. Le dépouillement produit directement un classement. Pas besoin d’organiser un second tour pour départager les deux premiers.
- Un candidat clivant est pénalisé. Pour gagner, il ne suffit pas d’avoir une base fervente : il faut aussi ne pas être massivement rejeté par le reste de l’électorat.
- Une méthode robuste. Aucun système n’est parfait, mais le jugement majoritaire évite plusieurs paradoxes classiques du scrutin à deux tours.
Le jugement majoritaire ne supprime pas les désaccords politiques. Il ne rend pas les campagnes magiquement civilisées. Mais il change la question posée aux électeurs. On ne leur demande plus seulement « qui préférez-vous ? », mais « que pensez-vous de chacun des candidats ? ». C’est une différence fondamentale.
Et le théorème d’Arrow ?
On objecte parfois qu’aucun système de vote n’est parfait. C’est vrai. Le théorème d’impossibilité d’Arrow montre qu’il n’existe pas de système électoral idéal satisfaisant simultanément toutes les propriétés souhaitables.
Mais dire qu’aucun système n’est parfait ne signifie pas que tous se valent. Le jugement majoritaire ne prétend pas être une baguette magique. Il propose simplement une règle du jeu qui limite plusieurs défauts majeurs du scrutin uninominal à deux tours : le vote utile, l’élimination par les petits candidats et l’absence de nuance.
Les objections les plus fréquentes
« C’est trop compliqué pour les électeurs »
En réalité, le geste est simple : pour chaque candidat, on attribue une mention. La plupart des gens savent déjà dire s’ils jugent une personnalité « bien », « passable » ou « à rejeter ». La complexité se situe surtout dans le dépouillement, mais celui-ci est parfaitement automatisable.
« Ça va favoriser les candidats tièdes »
Le jugement majoritaire favorise les candidats largement acceptables, pas nécessairement les plus fades. Un candidat peut être jugé « très bien » par une large majorité et gagner. Ce qui est pénalisé, c’est le rejet massif. Après tout, en démocratie, il n’est pas absurde de demander à celui qui gouverne de ne pas être massivement rejeté.
« Les gens ne connaissent pas tous les candidats »
C’est un vrai défi, mais il existe dans tous les systèmes. On peut prévoir des modalités pour les candidats inconnus, et surtout, le jugement majoritaire encourage une évaluation plus complète que le vote à un seul nom. Les campagnes peuvent aussi aider à mieux faire connaître les propositions.
« Ça ne respecte pas le vote majoritaire »
Au contraire : chaque électeur compte pour une voix, et le candidat élu est celui dont la mention majoritaire est la meilleure. La majorité n’est pas écrasée ; elle est simplement exprimée avec plus de précision.
À retenir : le jugement majoritaire n’est pas un vote de notes où l’on ferait une moyenne. C’est un vote par mentions, dont on extrait la mention médiane. Cette distinction est essentielle.
Ce que cela changerait concrètement
Imaginons une élection présidentielle au jugement majoritaire. Au lieu de se demander « qui a une chance d’aller au second tour ? », chaque électeur pourrait dire :
- « Ce candidat est excellent selon moi. »
- « Cet autre est assez bien, même si je ne partage pas tout. »
- « Celui-là est insuffisant. »
- « Ce dernier est à rejeter. »
Le résultat ne dépendrait plus d’un jeu d’éliminations et de reports souvent illisibles. Il refléterait plus fidèlement le jugement collectif.
On pourrait aussi expérimenter le jugement majoritaire dans les primaires, les associations, les conseils citoyens ou les consultations locales. Plus nous testons la méthode dans des contextes réels, mieux nous pourrons en discuter sereinement.
Pour une démocratie plus expressive
Je ne défends pas le jugement majoritaire parce qu’il serait parfait. Je le défends parce qu’il pose une meilleure question aux électeurs. Il remplace le choix forcé par une évaluation nuancée. Il réduit la pression du vote utile. Il rend visible ce que beaucoup pensent tout bas : « ce candidat est acceptable », « celui-là est dangereux », « cet autre est vraiment bon ».
La démocratie ne se résume pas à compter des bulletins. Elle consiste aussi à choisir des règles du jeu qui permettent au peuple d’exprimer ce qu’il pense réellement. Sur ce point, le jugement majoritaire mérite au moins d’être expérimenté, débattu et fait connaître.
Et maintenant ? Parler du jugement majoritaire autour de soi, tester la méthode dans une association, une classe ou une primaire, et demander aux responsables politiques d’expérimenter sérieusement d’autres modes de scrutin. Le scrutin à deux tours n’est pas une loi naturelle : c’est un choix collectif, et il peut être repensé.
Sources
- Vidéo
-
Site web
Jugement majoritaire (nouvel onglet)
La méthode de Michel Balinski et Rida Laraki, son dépouillement et ses propriétés.